Mis à jour: 20 octobre 2026
À l’automne, les oiseaux s’envolent vers leurs aires d’hivernage. Ils reviendront dans nos régions au printemps pour se reproduire et élever leurs petits. Au cours des ces longs parcours, plusieurs espèces volent en formant de grandes lignes diagonales ou de grands V. Ces élégants et fascinants déplacements, notamment ceux des bernaches, des oies et des canards, attirent l’attention des petits et des grands. Pourquoi ces oiseaux volent-ils en formation?
Par Pierre André, avec des photos de Maxime Aubert et Luc Laberge
Parcourir de longues distances, souvent des milliers de kilomètres, demande beaucoup d’énergie aux oiseaux. Au-delà des changements physiologiques et morphologiques qui précèdent les grands départs, plusieurs espèces ont adopté un modèle de navigation collectif: la formation en V.
Une formation en V se compose d’un oiseau de tête et de deux diagonales souvent inégales et composées d’un nombre variable d’individus. Cet agencement donnt au groupe l’allure d’un V.
Les individus qui en font partie déploient des efforts qui varient selon leur position au sein du groupe. Comme cela se passe dans les pelotons de cyclistes, l’oiseau de tête dépense le plus d’énergie, alors que ceux qui le suivent en ont moins besoin. Qu’est-ce qui explique cette différence? C’est qu’en battant des ailes, un individu crée un sillage et un courant ascendant derrière lui qui favorisent le suivant. Pour mieux en profiter, celui-ci vole légèrement plus haut que le précédent et à une distance qui favorise l’effet d’aspiration. Comme l’oiseau de tête se fatigue plus rapidement, les membres de la formation le remplacent à tour de rôle, chaque oiseau avançant d’une place dans a formation, sauf l’oiseau de tête qui se laisse déporté à ou vers la fin d’une des lignes.
En 2001, Weimerskirch et ses collaborateurs (Nature, 413 (6857), p. 697-698) notaient que les Pélicans blancs (Pelecanus onocrotalus) qui volent seuls battent plus fréquemment des ailes et ont un rythme cardiaque plus élevé que ceux qui volent en formation. Ils concluent que le vol en V ou en ligne réduit les dépenses énergétiques et facilite la communication visuelle entre les individus tout en assurant la cohésion au sein du groupe.
D’autant plus que la cohésion est déjà bien présente au sein du groupe, car les membres d’une même formation se composent généralement d’un ou de plusieurs groupes familiaux. Il y a sûrement là un apprentissage des jeunes au grand voyage migratoire par les parents, en plus de leur offrir une protection accrue contre la prédation et autres fatalités. Les parents peuvent ainsi guider leur progéniture vers le corridor migratoire préférentiel, les repères naturels à suivre, les haltes migratoires de qualité où s’arrêter et l’aire d’hivernage appropriée.
En 2014, Portugal et coll. (Nature, 505 (7483), p. 399-402) concluent que les jeunes Ibis chauves (Geronticus eremita) « saisissent les courants porteurs et optimisent leur énergie » (S. Tribot, Techniques de l’ingénieur, juin 2014). Pour profiter de l’effet d’aspiration, un ibis se place à une distance adéquate de celui qui le précède et synchronise le battement de ses ailes. Portugal s’est dit impressionné par le fait que chaque oiseau est conscient de sa position au sein du groupe (propos de Tribot).
En 2015, toujours au sujet de jeunes ibis, Voelkl et coll. (PNAS, 112 (7), p. 2115-2120) observent que les membres de la formation changent de place très fréquemment. Le temps que chacun passe en position de tête est fortement corrélé à celui dont il a su profiter lui-même en étant derrière. Un ibis se tient à la tête du peloton moins d’une minute d’affilée et parfois même n’y reste que quelques secondes. En une heure, ces chercheurs ont noté que chacun avait changé de place avec son plus proche voisin… 57 fois. Ils concluent que chaque individu a investi un temps à peu près égal à la tête du V. Ils estiment que ces ibis se sont entraidés, sans tenir compte de leurs liens familiaux ou hiérarchiques au sein du groupe.

Baldassarre, dans sa synthèse intitulée Ducks, Geese, and Swans of North America (Johns Hopkins University Press, 2013, vol. 1, p.221) résume bien la connaissance sur la migration des Bernaches du Canada (Branta canadensis). En outre, il rapporte que les formations se composent de quelques dizaines à quelques centaines d’individus et qu’elles sillonnent le ciel à des altitudes de 230 m à 915 m (pouvant atteindre 2 km). Au final, la formation en V leur permettrait, selon les recherches théoriques et empiriques recensées, d’économiser de 10% à 14% de leur énergie par rapport à un vol en solo, un pourcentage qui pourrait même atteindre 51% dans certains cas.
En 2020, Mirzaiena et coll. (Swarm Intell. 2020, 14, 117–141) ont démontré théoriquement que changer de position au sein du groupe de bernaches peut améliorer la durée et la distance de vol de plus de 44,5 % (dans Beaumont et coll., 2024).
La migration sur de longues distances a un coût énergétique énorme pour l’oiseau. Elle entraîne une mortalité importante des migrants qui s’explique entre autres par des infections, la déshydratation ou la faim. En profitant de l’aérodynamique, le vol en ligne ou en V réduit les besoins en énergie de façon significative. L’alternance à la tête du peloton semble se faire de façon équitable. Ainsi, chaque individu coopère au succès migratoire du groupe dont les membres collaborent et se coordonnent pour minimiser leurs efforts et maximiser leurs chances de survie.
« La nature n’a pas encore livré tous ses secrets. » affirment Beaumont et coll. en conclusion d’une remarquable revue de littérature sur la formation en V des oiseaux migrateurs (The Aerodynamic Mechanisms of the Formation Flight of Migratory Birds: A Narrative Review. Appl. Sci. 2024, 14(13), 5402; https://doi.org/10.3390/app14135402).
