Les éoliennes et les oiseaux. Un survol des résultats des suivis d’exploitation de parcs éoliens

Par Pierre André, biologiste

Il est indéniable que les éoliennes ont une incidence sur la faune aviaire. Elles modifient le comportement d’individus qui fréquentent les lieux qui accueillent ces infrastructures. Occasionnellement, elles deviennent la cause de la mort d’oiseaux et de chauves-souris. Dans ce post, je vous propose un bilan des suivis disponibles sur la mortalité des oiseaux dû aux éoliennes.

Des débuts hasardeux

La mortalité massive d’oiseaux, en particulier de rapaces, dans quelques parcs éoliens a de quoi marquer l’imaginaire et faire frémir tous les amants des oiseaux.  À titre d’exemple, prenons le cas du parc éolien d’Altamont Pass (établi en 1982), composé de 5400 éoliennes (avec mâts en treillis), s’étendant sur 150 kilomètres carrés, à l’est de San Francisco. La puissance installée est estimée à 580 MW (ICF International, 2015, p. 1-1). Les images Google Earth qui suivent donnent un aperçu de ces aménagements.

Selon le Center for Biological Diversity (CBD), ce parc éolien, l’un des premiers aménagé aux États-Unis, serait le plus meurtrier au monde. La mortalité élevée, entre autres d’individus d’espèces protégées par la loi,  a été étudiée par des chercheurs et dénoncée par des organismes environnementaux. Au moment du renouvellement du permis en 2005, les producteurs d’énergie se sont vu imposer de nombreuses conditions dans le but de réduire significativement la mortalité aviaire, l’objectif étant une réduction de 50% par rapport aux années 1998-2003 pour 4 espèces cibles qui sont la crécerelle d’Amérique, la chevêche des terriers, la buse à queue rousse et l’aigle royal. Ces conditions incluent le démantèlement, le remplacement ou la relocalisation des éoliennes les plus meurtrières, la modulation des opérations en période critique pouvant aller jusqu’à l’arrêt temporaire de certaines turbines, la réalisation de suivis de mortalité par un expert indépendant…

Les données de suivis pour la période 2005-2013 montrent qu’il y a en moyenne 837 oiseaux de proie qui décèdent chaque année à l’échelle d’Altamont Pass (I.C. 95%=755-897) et 3493 (2916-4070) individus d’autres groupes, pour un total de 4331 (3671-4990) oiseaux (ICF International, 2015, Tableau 3-7). En outre, ces oiseaux morts sont issus de quelque 80 espèces, dont 957 étourneaux sansonnets, 953 sturnelles de l’Ouest, 667 pigeons bisets (forme domestique),  266 chevêches des terriers, 244 crécerelles d’Amérique, 169 buses à queue rousse, 122 tourterelles tristes, 103 alouettes hausse-col et 43 aigles royaux (Ibid.). Ce qui fait une mortalité moyenne de 10,37 (6,41-14,33) oiseaux par mégawatt (MW) par année, dont 2,01 (1,14-2,56) rapaces.

Ces taux élevés sont dus, selon le CBD, à une piètre évaluation des incidences du projet sur les oiseaux préalablement à la mise en place des éoliennes. Surtout, souligne ICF International, celui-ci a été aménagé dans un écosystème qui supporte une grande diversité aviaire, tant d’espèces résidentes et migratrices qu’hivernantes.

Depuis les années 1980, le nombre de projets éoliens a crû à travers le monde. Les méthodes d’évaluation des impacts se sont améliorées et les suivis de mortalité aviaire sont dorénavant exigés. Il nous est donc possible de mieux apprécier les taux de mortalité à différents endroits ainsi que le caractère exceptionnel d’Altamont Pass.

Quelques bilans des suivis

France

En France, une synthèse a été effectuée en collaboration avec la Ligue de protection des oiseaux (LPO) (Marx, 2017). L’analyse porte sur le suivi de 645 éoliennes appartenant à 91 parcs éoliens. Les résultats montrent « une répartition hétérogène des cadavres sous les différentes éoliennes d’un même parc » (p. 30). Dans le cadre de cette étude, les 803 cas de mortalité directe rapportés lors de 35 903 prospections sous 532 éoliennes ont été analysés.

L’analyse permet de constater que les individus retrouvés se répartissent en 97 espèces. 49,7% des dépouilles sont des Passériformes, avec une dominance nette de Régulidés (les roitelets), d’Alaudidés (les alouettes) et de Passéridés (les moineaux). Suivent les Falconiformes avec 23,1%. À l’échelle de la France, les principales espèces retrouvées sont dans l’ordre décroissant d’importance : le roitelet à triple bandeau, le martinet noir, le faucon crécerelle, la mouette rieuse, l’alouette des champs et la buse variable.

La mortalité réelle, qui tient compte de la surface réellement explorée pour chercher les carcasses, de l’efficacité de l’observateur à les repérer, de la fréquence des visites et de la disparition des cadavres dû aux charognards, n’a pu être estimée que sur 8 de ces parcs. Elle varie de 0,3 à 26,8 oiseaux par éolienne par année, avec une médiane de 4,5 (i.-e. 50% des données se trouvent sous cette valeur) et une moyenne autour de 7,0 (p. 58). Les auteurs expliquent la grande variabilité entre les éoliennes par des facteurs de localisation et par l’effort variable de prospection : distance d’éloignement entre un parc éolien et une zone de protection, proximité de silos à grain, superficie prospectée…

Canada

Au Canada (Alberta, Ontario et Provinces de l’Atlantique seulement), la base de données du Suivi des populations d’oiseaux et de chauves-souris relié à l’énergie éolienne, à laquelle collabore Études d’Oiseaux Canada, fait état des espèces et des nombres visés par une collision mortelle, données recueillies entre 2006 et 2014 par le suivi de 1889 éoliennes réparties dans 65 parcs éoliens. En tout, ce sont 2585 carcasses qui ont été retrouvées. Du lot, les 2182 individus identifiables appartenaient à 173 différentes espèces, dont 69,4% de Passériformes et 7,7% de Falconiformes (p. 13). Certaines espèces ont été plus fréquemment trouvées toutes provinces confondues. Il s’agit de l’alouette hausse-col, du roitelet à couronne dorée, du viréo aux yeux rouges ainsi que des hirondelles noire et bicolore. Les auteurs estiment par ailleurs que les fluctuations des populations au cours de l’année et leur phénologie (migration, envol des jeunes…) auraient un effet sur la composition spécifique des oiseaux décédés (p. 38).

Les résultats de mortalité, corrigés pour les surfaces réelles inventoriées, l’efficacité du prospecteur, la fréquence des visites et la disparition des carcasses, ont pu être obtenus pour 46 parcs pour lesquelles il y a eu au moins une saison de suivi. Ils diffèrent selon la région concernée. En Alberta, où il y a eu 120 éoliennes visées par l’analyse sur les 958 en place, la mortalité de rapaces a été estimée à 0,06 (0-0,12) oiseau par éolienne par année, et pour les autres groupes d’oiseaux, elle est de 2,65 (1,90-3,40) (p. 36). En Ontario, où 1202 éoliennes ont été analysées sur les 2303 installées, elles sont de 0,20 (0,19-0,21) rapaces, et de 6,14 (5,83-6,45) pour les autres.  Dans le Canada Atlantique, où 92 éoliennes sont visées par l’analyse sur les 521 en place, elles sont respectivement de 0 et de 1,17 (0-2,18) oiseaux par éolienne par année.

Pour expliquer ces écarts, les auteurs évoquent la localisation d’éoliennes dans un corridor migratoire en Ontario, ainsi qu’un biais d’échantillonnage (p. 37).  Ils soulignent également que les intervalles de confiance des moyennes ne tiennent pas compte de l’erreur associée aux facteurs de correction et aux biais d’échantillonnage. Les intervalles seraient vraisemblablement sous-estimés (p. 38).

Québec

Au Québec, une synthèse de la mortalité des oiseaux et des chauves-souris reliée aux éoliennes est en cours de réalisation (Lemaître et Drapeau, 2015). À la demande de différentes commissions d’enquête et d’audience publique du BAPE, les responsables de la faune du Québec ont rendu publics quelques résultats des suivis des parcs éoliens. Lemaître et Drapeau (2015) font état des résultats standardisés de 12 parcs éoliens pour la période de 2009 et 2014. La mortalité varie entre 0,00 et 0,18 oiseaux de proie par éolienne par année selon le parc et l’année d’échantillonnage. Ceci correspond à un taux inférieur à 0,09 rapaces par MW par année. Des résultats de mortalité des oiseaux en général ont aussi été rendus publics (MRNF 2011). Les estimés concernent 5 parcs éoliens. Les taux de mortalité estimés par le ministère pour la période 2005-2010 varient de 0 à 6,8 oiseaux par éolienne par année selon le parc, voire jusqu’à 9,96 oiseaux selon la méthode de calcul retenue.

Conclusion

Les résultats présentés montrent que les mortalités varient selon le lieu et les caractéristiques du parc éolien. C’est donc dire que la localisation, combinée à la nature des écosystèmes et à la phénologie des espèces ont une incidence sur les mortalités observées.

Il s’avère donc essentiel d’une part, de dresser un inventaire de la faune aviaire dans les lieux d’implantation pressentis et d’évaluer l’impact de l’implantation potentielle d’éoliennes sur les populations d’oiseaux, en particulier pour les espèces à statut précaire. C’est ce qui a été mis en place au Québec, comme sous une majorité de juridictions à l’échelle mondiale.

Les suivis de mortalité sont essentiels pour valider les hypothèses avancées dans l’étude d’impact. Espérons que la synthèse annoncée, à défaut de rendre publics dans un format interprétable tous les rapports de suivis, verra le jour prochainement et qu’elle confirmera que les taux de mortalité aviaire dans tous les parcs éoliens du Québec sont effectivement faibles. Enfin, les producteurs d’énergie doivent adapter la gestion des éoliennes en fonction des résultats des suivis, quitte à voir ainsi réduire leur production.

Il semble que la situation des éoliennes d’Altamont Pass soit rare, quoiqu’elle ne soit probablement pas unique. Elle appelle à la vigilance, ce qui implique une planification des projets selon les règles de l’art, la réalisation de suivis rigoureux et indépendants ainsi qu’une gestion adaptée des parcs éolien à chaque situation.

Sources

Center for Biological Diversity (non daté). Fact sheet on Altamont Pass bird kills. 2 p.

Études d’Oiseaux Canada, Environnement et Changement climatique Canada, Association canadienne de l’énergie éolienne et ministère des Ressources naturelles et des Forêts de l’Ontario (2016). Base de données du Suivi des populations d’oiseaux et de chauves-souris relié à l’énergie éolienne. Sommaire de l’information présentée dans les rapports de suivi postérieur à la construction. Juillet 2016, 48 p.

ICF International (2015). Altamont Pass Wind Resource Area Bird Fatality Study, Monitoring Years 2005-2013. December. M107. (ICF 00904.08) Sacramento, CA. Prepared for Almeda County Community Development Agency, Hayward, CA.

Johnson D.H., S.R. Loss, M.S. Smallwood et W.P. Erickson (2016). Avian fatalities at wind energy facilities in North America: a comparison of recent approaches. Human-Wildlife Interactions 10(1):7-18.

Lemaître, J. et J. Drapeau (2015). Synthèse des mortalités d’oiseaux de proie et de chiroptères dans les parcs éoliens du Québec – rapport préliminaire. Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, Québec, 3 p.

Marx, G. (2017). Le parc éolien français et ses impacts sur l’avifaune. Étude des suivis de mortalité réalisés en France de 1997 à 2015. Ligue de protection des oiseaux, mise à jour septembre 2017, 92 p.

MRNF (2011). Tableaux synthèses des mortalités d’oiseaux et de chiroptères (2005-2011). 16 mars 2011, 3 p.

Le Technoparc, ses milieux humides et les oiseaux

Par Pierre André, Ph.D. (biologie)

Photo de Maxime Aubert

Publié dans: Bio-Nouvelles, Bulletin d’information de la Société de biologie de Montréal, 2017, vol 45 (1): 9-11.

Les marais, les marécages et les plaines inondables sont la source de conflits qui sont exacerbés en milieu urbain. Si les propriétaires des terrains souhaitent les développer, des citoyens et des groupes environnementalistes en revendiquent la conservation. Ces derniers mois, le cas du Technoparc Montréal a défrayé les manchettes. Des ornithologues se sont intensivement intéressés aux milieux humides sur et près des terrains de l’Écocampus Hubert-Reeves. Ils ont mis en évidence la nidification du Petit Blongios, une espère menacée. Devant l’imminence des travaux et afin de protéger son habitat, la Coalition verte a porté la cause devant les tribunaux pour faire cesser les travaux.  Voici un résumé de la situation.

La richesse aviaire attestée par la science citoyenne

Avant l’automne 2015, peu d’ornithologues amateurs visitaient le Technoparc. Depuis, ce site est devenu un hot-spot sur l’Île de Montréal. M. Joël Coutu, un réputé ornithologue de la région, l’a mis sous les projecteurs en raison des nombreuses espèces qu’il y a observées et de la réalisation imminente de travaux qui en modifieraient les habitats. Il a multiplié les visites des lieux et guidé des excursions bénévolement. Il donne toujours des conférences et des entrevues sur les oiseaux du Technoparc. Il intervient fréquemment sur les réseaux sociaux à ce sujet.

Les résultats de ses efforts, véritable blitz d’observation, sont évidents. Depuis janvier 2016 sur eBird, les visiteurs ont déposé 379 feuillets sur les 648 accumulés depuis 1989. De plus, 33 espèces y ont été observées pour une première fois sur les 168 rapportées. Ainsi, en cette fin d’année, le Technoparc se classe au 1er rang des sites publics sur l’Île de Montréal avec 154 espèces, une richesse qui le compare aux parcs-nature du Bois-de-l’Île-Bizard (160 sp.) et de l’Île-de-la-Visitation (148 sp.).

Le Petit Blongios

Le 28 mai 2016, un observateur rapporte la présence d’un Petit Blongios pour une première fois. Cette espèce, protégée en vertu de la Loi sur les espèces en péril (LEP) du Canada, a été observée au marais des Sources, sur la propriété d’Aéroports de Montréal (ADM).

Ce petit héron habite principalement les marais de quenouilles où il se dissimule de façon remarquable. Il niche dans les îlots de végétation émergente dense adjacents à des plans d’eau où il peut se nourrir.

En 2009, la population canadienne était estimée à environ 1500 couples. Selon le second Atlas des oiseaux nicheurs, entre 200 et 300 couples nicheraient au Québec. La population serait en déclin comme cela fut observé en Ontario avec une baisse estimée de 30 % des effectifs entre 1999 et 2009. La perte et la dégradation des milieux humides seraient en cause.

En 2001, en raison de sa rareté, le gouvernement fédéral a désigné le Petit Blongios comme espèce menacée. L’espèce fait l’objet d’un Programme de rétablissement qui comprend une liste des habitats essentiels désignés par décret. Il s’agit de « l’habitat convenable situé à moins de 300 m des coordonnées liées aux mentions d’activités de reproduction compilées depuis 2001 ». En tout, 115 unités d’habitats essentiels sont ainsi désignées au Canada, dont 48 au Québec. Il faut dire que seulement 2 à 3 % de la population nord-américaine de Petit Blongios niche au Canada, sa limite septentrionale.

Le projet d’Éco-campus Hubert-Reeves

Constitué en 1987, Technoparc Montréal est un parc scientifique de haute technologie. L’Éco-campus Hubert-Reeves est la 3e phase de développement de ce parc industriel. Selon le promoteur, il pourra accueillir « des entreprises dédiées aux technologies propres, nanotechnologies et au développement durable ». Le projet comporte notamment la restauration et la protection des milieux à valeur écologique sur la moitié de sa superficie, ainsi que la création d’une zone de conservation avec les marais, les marécages, les boisés et l’aménagement d’un sentier-digue. Des travaux préparatoires à la construction s’imposent : l’installation des infrastructures et le prolongement du boul. Albert-Nobel.

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Avant de procéder aux travaux, le promoteur a obtenu les autorisations environnementales requises en vertu de la Loi sur la qualité de l’environnement (LQE) du Québec. Ainsi, de 2013 à 2016, le MDDELCC a délivré 4 certificats d’autorisation (c.a.) :

·    En 2013, il autorisait le remblayage de 7,17 ha de milieux humides et de 0,45 ha de cours d’eau (incl. la bande riveraine) en compensation de la préservation de 15,77 ha.

·    En 2014, il autorisait la coupe d’arbres dans l’emprise du prolongement du boulevard sur environ 24 m2, dans la zone de conservation.

·    En 2015, il autorisait les travaux d’aménagement d’un marais et d’un marécage, y compris une digue sur 1717 m2 et la coupe d’arbres sur 5 155 m2.

·    En 2016, il modifiait l’échéance des travaux et abordait la question de la régulation des niveaux des milieux humides.

La Ville a pour sa part obtenu les autorisations requises pour les infrastructures.

Selon l’information fournie par le promoteur, « c’est plus de 46 % du territoire qui est reconnu comme une zone protégée et plus de 67 % des milieux humides qui seront bonifiés ».

Le parc-nature des Sources fut annoncé par la Ville de Montréal en septembre 2013 alors qu’ADM louait un terrain de 26,6 ha à la Ville pour une période de 20 ans, à un coût symbolique de 1 $/an. Comme l’exprimait alors le maire de Ville St-Laurent, M. Alan DeSousa, il s’agit d’un projet « complémentaire à la création de l’Éco-Campus Hubert-Reeves ». Le futur parc-nature devrait s’étendre sur une superficie d’environ 40 ha. Sa création contribue à l’atteinte de la Politique de protection et de mise en valeur des milieux humides de Montréal, adoptée en 2004. Il s’inscrit dans un écoterritoire nommé la Coulée verte du ruisseau Bertrand, dont font partie les parcs-nature du Bois-de-Liesse et du Bois-de-Saraguay.

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Les procédures entreprises

En août 2016, devant l’importance des milieux humides comme habitat pour le Petit Blongios, le Sierra Club Québec, membre de la Coalition verte, demande à la ministre fédérale de l’Environnement et des Changements climatiques d’intervenir dans ce dossier pour protéger un habitat qu’il juge essentiel à la protection de cette espèce. Cette demande s’appuie sur la LEP et la Loi sur la convention concernant les oiseaux migrateurs. Elle visait « une ordonnance d’arrêt immédiat de tout développement sur les terres de l’Aéroport, ainsi que sur le site du Technoparc » (extrait du jugement, par. 16). Leur lettre est demeurée à ce jour sans réponse.

En septembre 2016, la Coalition verte institue contre Technoparc, l’arrondissement de Saint-Laurent et le MDDELCC une demande introductive d’instance en injonction. D’un commun accord entre les parties, le promoteur suspend les travaux pour une semaine, le temps requis pour que soit entendue la requête.

Pour avoir gain de cause, la Coalition devait prouver (1) l’urgence de la situation, (2) la clarté de son droit ou de son caractère douteux, (3) un préjudice irréparable, ou la création de fait de nature à rendre le jugement final inefficace et (4) si son droit s’avérait douteux, que la balance des inconvénients lui serait favorable. L’analyse nous éclaire sur la décision rendue par le Tribunal à l’effet de ne pas autoriser l’injonction. Voici en quelques mots, une synthèse de cette analyse.

Le Tribunal reconnaît que le critère d’urgence de la situation est satisfait. Il appuie sa décision entre autres sur les faits suivants :

  • la découverte récente de l’importance de l’habitat pour le Petit Blongios, ce qui rendait impossible à la Coalition de demander une annulation ou une modification des décrets d’autorisation au moment de leur délivrance;
  • l’empressement avec lequel la Coalition a adressé une demande pour un décret d’urgence à la Ministre fédérale et l’absence de réponse; et
  • la nécessité d’interrompre les travaux si les prétentions relatives au caractère essentiel de l’habitat pour une espèce menacée s’avèrent fondées.

Le Tribunal considère que la demande ne satisfait pas le critère de l’apparence de droit. La Coalition n’a pas été en mesure d’établir une violation de la LQE ou « le défaut de l’Administration d’agir équitablement à l’occasion de l’exercice de son pouvoir discrétionnaire ». Lourd mandat s’il en est un, que de démontrer le caractère « déraisonnable » des autorisations délivrées par le MDDELCC. Entre autres, la Coalition argumentait que le c.a. contrevenait à la LQE, car il s’avérait non conforme à la LEP, au Programme de rétablissement du Petit Blongios et à l’Entente de collaboration pour la protection et le rétablissement des espèces en péril au Québec. Ce faisant, les travaux entrepris et annoncés portaient atteinte à un habitat essentiel protégé. Dans son analyse, le Tribunal souligne que les « habitats essentiels » sont énumérés dans un décret fédéral et que les sites visés par la présente demande n’en font pas partie. Elle mentionne également qu’aucune présence d’espèce en péril n’avait été soulignée en 2013, au moment de la délivrance de l’autorisation. Il ne s’agit ici que d’un des six points portés à l’attention de la juge par la Coalition et soumis à l’analyse. Le Tribunal estime que « la faiblesse de la preuve de la Coalition, même à ce stade de l’instance, lui est fatale, car elle ne permet pas de conclure à un droit douteux ».

Le Tribunal a quand même analysé les deux autres critères. Il estime que celui de préjudice irréparable aurait favorisé la Coalition qui soutenait que le rejet de contaminants lors des travaux détruirait l’habitat essentiel du Petit Blongios. Bien que les défenderesses soulignent que l’autorisation prévoie la conservation et la pérennité d’une partie importante des milieux humides et qu’elle inclue des compensations pour les milieux détruits, le

Tribunal estime qu’en matière de protection d’une espèce en péril, le principe de précaution s’impose afin de prévenir qu’un préjudice ne survienne, et ainsi éviter l’inéluctable.

Enfin, le Tribunal estime le critère de balance des inconvénients aurait pu pencher en faveur de la Coalition. Les défenderesses arguent entre autres que la Coalition n’a pas été en mesure de prouver un éventuel effet des travaux sur l’habitat essentiel du Blongios, et que si les travaux ne sont pas initiés à l’automne, ils devront être retardés d’un an, ce qui occasionnerait des frais additionnels importants et des délais dans le développement du projet. Le Tribunal constate l’existence d’un délai entre l’émission du c.a. en 2013 et l’octroi d’un contrat seulement en 2016, sans que ne soient fournies des explications pour le justifier. Il estime également que les inconvénients causés par le retardement de l’inauguration du projet n’ont pas été démontrés. Il dit que : « Essentiellement, les parties défenderesses font valoir un préjudice économique. En présence d’une preuve prima facie sérieuse de menace à l’habitat essentiel d’une espèce en péril, cet argument n’aurait pas été déterminant, et l’inconvénient irrémédiable de l’atteinte au droit fondamental à un environnement sain et respectueux de la biodiversité aurait eu préséance ».

Au terme de son analyse, le Tribunal rejette donc la demande d’injonction déposée par la Coalition verte.

Conclusion

Les efforts déployés par les ornithologues amateurs, et en particulier par M. Joël Coutu, pour attirer l’attention des citoyens et des décideurs sur la valeur des milieux humides dans ce secteur sont méritoires. La science citoyenne aura permis de mettre en lumière un nouvel habitat utilisé non seulement pour la reproduction du Petit Blongios, mais aussi pour celle de plus de 80 espèces d’oiseaux.

La décision finale n’aura pas été en faveur de la Coalition verte qui n’est pas parvenue à démontrer l’existence de vices dans l’application de la loi ou de mauvaise foi dans l’émission des autorisations environnementales. Le Tribunal a souligné l’urgence que revêtait leur demande. Il s’est exprimé sur la primauté de la conservation par rapport à l’aménagement pour les espèces en péril en vertu du principe de précaution. Il a penché en faveur de la priorité du droit à un environnement sain et au respect de la biodiversité et non des préjudices économiques causés aux promoteurs.

La vigilance citoyenne est nécessaire afin de préserver les milieux humides des zones urbaines et de protéger les espèces qui les habitent.

Références

Coalition verte (En ligne, consulté le 8 déc. 2016).

Cour supérieure du Québec (District de Montréal) (2016). Coalition verte c. Technoparc Montréal, Arrondissement Saint-Laurent de la Ville de Montréal et Procureur général du Québec, No 500-17-095608-165, 27 septembre 2016.

Coutu, Joël (En ligne, consulté le 8 déc. 2016, https://www.facebook.com/falcoornitho).

eBird (En ligne, consulté le 8 déc. 2016, http://ebird.org/ebird/hotspots, taper Technoparc).

Gouvernement du Canada. Registre public des espèces en péril. Petit Blongios (En ligne, consulté le 8 déc. 2016).

Pellerin, S. et M. Poulin (2013). Analyse de la situation des milieux humides au Québec et recommandations à des fins de conservation et de gestion durable. Rapport final déposé au MDDELCC, 18 avril 2013 (En ligne, consulté le 8 déc. 2016).

Regroupement QuébecOiseaux (2016). Le suivi du dossier de la protection des milieux humides dans le secteur du Technoparc, 8 sept. 2016 (En ligne, 8 déc. 2016).

Sierra Club Québec (En ligne, 8 déc. 2016).

Ville de Montréal (2013). Parc-nature des Sources – Un pas de plus vers le dernier-né des parcs-nature de la Ville de Montréal. Communiqué de presse du 13 septembre 2013. 

Ville de Montréal. Écoterritoires. La Coulée verte du ruisseau Bertrand (En ligne, consulté le 8 déc. 2016).

Ville de Montréal (2004). Politique de Protection et mise en valeur des milieux naturels (En ligne, consulté le 8 déc. 2016). 

Bonjour, bonjour, les hirondelles

Par Pierre André, Les Branchu – SBM

Avec des photos de Luc Laberge

C’est en 1938 que Charles Trenet (1913-2001) compose Y’a d’la joie. Il est clair qu’il aimait les hirondelles, à tel point qu’il en parle dans son rêve. Car, bien que cette œuvre fasse preuve d’optimisme et de surréalisme, il l’a écrite pour se donner du courage alors que, démotivé, il faisait son service militaire. Les hirondelles font parties de nos rêves, mais aussi de nos cauchemars. Leur situation précaire demande toute notre attention, d’où l’engagement du Regroupement QuébecOiseaux à investir les fonds récoltés dans le cadre du Grand Défi 2016 à leur protection. Dans ce blog, je traiterai de deux espèces d’hirondelles, bien que toutes soient dans une situation alarmante.

HIRONDELLE RUSTIQUE (Hirundo rustica) (photo à la Une)

L’Hirondelle rustique, anciennement nommée l’Hirondelle des granges, obtient en 2011 le statut d’espèce menacée en vertu de la Loi fédérale sur les espèces en péril (consulter le registre sur cette espèce). Les experts estimaient alors la population canadienne à près de 4,9 millions d’individus, dont environ 1,5 millions au Québec. De 1970 à 2009, le déclin à l’échelle nationale fut de l’ordre de 76 %, pour une perte annuelle moyenne de 3,6 % et à l’échelle provinciale de 2,4 % (données ÉPOQ)(Figure ci-dessous tirée de Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC 2011).

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Bien que les causes de cette baisse importante des populations ne soient pas claires, diverses hypothèses peuvent être avancées. Il y a d’abord la perte d’habitats propices à sa nidification et à son alimentation. Ces pertes s’expliquent par la destruction des granges et autres charpentes en bois, l’intensification de l’agriculture et la croissance de l’élevage hors-sol qui retire à l’hirondelle la disponibilité de prairies (www.hirondelles.oiseaux.net). Ensuite, les experts ont constaté une diminution généralisée des populations d’insectes dont la Rustique se nourrit. Enfin, les perturbations climatiques accroissent la mortalité des adultes et des jeunes, soit directement lors des migrations, soit indirectement en réduisant la disponibilité alimentaire quand les besoins sont importants, tel que lors de la phase de croissance des oisillons. Il ne faut pas négliger également les modifications de l’utilisation du sol, la pollution et l’usage de pesticides interdits au Canada mais toujours utilisés dans son aire d’hivernage en Amérique du Sud (les oiseaux hivernants dans cette région présentent les déclins de population les plus élevés depuis 1970). Il y a aussi la compétition interspécifique, notamment avec le Moineau domestique dont la femelle peut tuer les hirondeaux pour s’approprier le nid.

Il s’agit ici d’hypothèses, les causes réelles du déclenchement de cette décroissance vers le milieu des années 80 et de sa persistance dans le temps ne sont pas connues. Et il est plus que probable que la réponse soit plurifactorielle.

HIRONDELLE BICOLORE (Tachycineta bicolor)

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Les experts estiment que la population d’Hirondelle bicolore au Canada se situe entre 50 et 500 millions d’individus. Entre 1970 et 2012, la population a baissé d’environ 45 % pour une perte moyenne annuelle de 1,4 %. Pour la même période, la région des Grands-Lacs inférieurs et de la Plaine du St-Laurent a subi un déclin annuel de l’ordre de 0,9 %, mais la chute de l’indice BBS (Bird Breeding Survey) est particulièrement marquée de 1996 à 2010. Pour le Québec, Rioux et ses coll. ont publié un graphique qui illustre l’importance du déclin (figures tirées d’Environnement et changement climatique Canada 2015 et de Rioux et coll. 2014).

Cette décroissance populationnelle s’observe sur le taux d’occupation des nichoirs qui est passé de 73,5 % en 2005 à 54,3 % en 2011, une situation inverse à celle que l’on retrouve sur la côte Ouest, comme l’ont observée Shutler et ses coll. en 2012.

Au Québec, cette décroissance joue sur la distribution de l’espèce. Dans un article comparant les données provisoires des deux Atlas des oiseaux nicheurs du Québec, Gaétan Duquette rapporte que l’Hirondelle bicolore se retrouve sur 17 % moins de parcelles en 2010-2014 qu’en 1985-1990 (Québec Oiseaux, été 2015, p. 18).

La situation dans laquelle cette espèce se trouve aujourd’hui nous semble plus alarmante qu’il ne paraît. Les travaux menés depuis une douzaine d’années par une équipe de biologistes de l’Université de Sherbrooke sont éloquents.

  • Entre 2005 et 2011, les femelles d’Hirondelle bicolore, qui pèsent environ 20 grammes, ont perdu 8 % de leur masse corporelle, et les mâles 2 % (Rioux-Paquette et coll. 2014). Compte tenu que l’Hirondelle est insectivore et vit en milieu rural, les chercheurs se sont demandé si la pratique de l’agriculture intensive pouvait en être la cause, en particulier en raison d’une modification dans la disponibilité alimentaire.
  • La pratique de l’agriculture intensive semble avoir une incidence non négligeable sur l’Hirondelle bicolore et les autres insectivores aériens. Par agriculture intensive, les chercheurs réfèrent à des changements des pratiques agricoles avec drainage amélioré des terres, retrait des haies séparatrices, augmentation de l’usage des engrais et des pesticides ainsi que des plantations et des récoltes plus hâtives (Rioux Paquette et coll. 2013). L’effet possible des néonicotinoïdes demeure à explorer, comme l’a souligné le professeur Marc Bélisle lors d’une entrevue donnée à Sophie Payeur en 2013.
  • Les boulettes que régurgite l’Hirondelle bicolore pour nourrir ses petits sont composées à 33 % de Diptères, un ordre d’insectes qui comprend entre autres les moustiques, les mouches et les moucherons. L’abondance et la biomasse des proies varient selon la saison (Rioux Paquette et coll. 2013).  Les milieux sous culture intensive et non intensive affichent des valeurs similaires en début de saison, mais qui s’écartent progressivement au fil des semaines. Cette situation pourrait créer un piège écologique (ecological trap) pour les insectivores aériens. Ainsi, les adultes choisissent leur lieu de nidification alors que tous les sites sont de qualité similaire. Cependant, durant les périodes d’élevage des oisillons et des jeunes, la différence entre les milieux s’accroît, laissant les couples ayant niché en milieux d’agriculture intensive, piégés dans des habitats de moindre qualité.
  • Les milieux où l’agriculture intensive se pratique influent sur la défense immunitaire des femelles. Une faible disponibilité alimentaire combinée à un habitat de moindre qualité requiert plus d’énergie de leur part pour maintenir leur système immunitaire. Cependant, les oisillons ne subiraient pas cet effet, la femelle dépensant l’énergie supplémentaire requise pour répondre à leurs besoins.
  • L’agriculture intensive a aussi une incidence sur le nombre d’œufs par couvée (Pellerin et coll. 2016). Par ailleurs, en tenant compte de la variation dans le poids des femelles, les chercheurs ont mis en évidence une relation compensatoire (trade-off)entre la taille des couvées et le poids des œufs qui les composent. Plus la taille de la couvée est petite, plus le poids des œufs est grand.

La cause de la baisse importante des populations tout comme celle du poids des femelles demeure inconnue. L’incidence serait vraisemblablement multifactorielle, mais les modifications des pratiques agricoles en faveur de l’intensification des cultures semblent jouer un rôle important. Pour mieux saisir et comprendre la situation, il convient de mener des études sur l’ensemble du cycle annuel de l’Hirondelle, ce qui inclut ce qui se passe sur les aires d’hivernage, sur les routes migratoires et sur l’aire de reproduction.

Conclusion

Ce déclin n’est pas unique aux populations d’hirondelles. Il frappe l’ensemble des insectivores aériens (État des populations d’oiseaux du Canada 2012). Pour ce groupe, la chute drastique se chiffre à 70 % de la situation qui prévalait en 1970 dans la région au Sud du Bouclier et des Maritimes. Et la situation n’est pas unique au Canada, elle est mondiale. Le Regroupement QuébecOiseaux a bien fait de choisir d’investir dans des projets pour protéger les hirondelles. Comme le Fou chantant, rêvons qu’elles seront présentes encore longtemps dans le ciel par-dessus le toit

Sources

Duquette, G. 2015. Atlas des oiseaux nicheurs du Québec. Des gagnants et des perdants. Québec Oiseaux 26, été, p. 14-19.

Environnement et Changements climatiques Canada 2015. Situation des oiseaux au Canada – 2014. Hirondelle bicolore.

Payeur, S. 2013. Le cri de l’hirondelle bicolore, Université de Sherbrooke, Médias, 19 juin 2013.

Pellerin, S. et coll. 2016. The trade-off between clutch size and egg mass in tree swallows Tachycineta bicolor is modulated by female body mass. J. Avian Biology, 1 février 2016.

Rioux-Paquette, S. et coll. 2013. Seasonal patterns in Tree Swallow prey (Diptera) abundance are affected by agricultural intensification. Ecological Applications 23, 1, p. 122-133.

Rioux-Paquette, S. et coll. 2014. Severe recent decrease of adult body mass in a declining insectivorous bird population. Proc. Royal Society B, Biological Sciences, 21 mai 2014.

Shutler, D. et coll. 2012. Spatiotemporal patterns in nest box occupancy by Tree Swallows across North America. Avian Conservation and Ecology 7(1): 3.

Connaissez-vous Zenaida macroura? Cinq questions sur la Tourterelle triste.

Par Pierre André, biologiste

Avec une photo de Luc Laberge

Ce texte est paru en une version moins illustrée dans le Bio-Nouvelles de la SBM Nature, Avril, Mai et Juin 2016, vol. 44, no. 2.

La Tourterelle triste (ci-dessous la Tourterelle) fait beaucoup parler d’elle sur les forums d’ornithologie. Elle est dans la mire des chasseurs. En effet, le gouvernement fédéral propose une Modification au Règlement sur les oiseaux migrateurs pour en permettre la chasse au Québec dès l’automne 2016. Voici les réponses à 5 questions qui vous permettront de mieux connaître cette espèce.

  1. Quelle est la répartition géographique de la Tourterelle?

La Tourterelle se retrouve dans l’ensemble de l’Amérique centrale et du Nord, du Panama en passant par les Antilles jusqu’en Alaska. Bien que rapportée principalement au sud du Canada, elle a été observée dans toutes les provinces et territoires à l’exception du Nunavut.

Au Québec, le territoire qu’elle occupe est en expansion depuis deux siècles. Caron et al. (1986) en relate l’historique. La première mention connue remonte en 1831 sur l’Île Jésus. En 1950, la Tourterelle se limite essentiellement aux basses-terres du St-Laurent. Au cours des années 60, elle se disperse dans la vallée fluviale jusqu’en Gaspésie. Dans les années 70, elle poursuit sa dispersion le long du fleuve, colonise la Baie des Chaleurs, remonte le Saguenay et la rivière des Outaouais.

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Tirée de Caron et al. 1986

La comparaison des données issues des Atlas des oiseaux nicheurs du Québec en confirme la progression. Lors de l’inventaire 1984-89, la nidification est confirmée dans 27 des 47 régions terrestres inventoriées et possible ou probable dans 13 autres. Lors de celui de 2010-14, elle est confirmée dans 35 régions et possible ou probable dans 11 autres. Seule la Basse-Côte-Nord n’est pas identifiée comme une région possible de nidification.

Cette progression peut s’expliquer par la hausse des températures, par une plus grande disponibilité de grain, tant en champs qu’en mangeoires, et par les aménagements humains qui ont accru son habitat potentiel.

  1. Quel est l’habitat de la Tourterelle?

La Tourterelle vit à proximité des humains. Elle s’alimente au sol, souvent à découvert, entre autres dans les prairies, les champs agricoles, en milieux résidentiels et le long des routes. Elle fréquente les espaces ouverts et on peut l’observer dans les bois clairs, les bosquets et les boisés tant de conifères que de feuillus. Il existe un fort lien entre les effectifs de tourterelles en hiver et la croissance des espaces verts urbains (Huillet 2007). En zone rurale, la Tourterelle préfère les espaces de cultures de maïs, de blé et de soya (Jobin et al. 1996). Les haies délimitant les champs constituent des habitats de prédilection pour sa nidification.

La Tourterelle migre vers les états de la côte Est américaine et du golfe du Mexique, depuis la Caroline du Nord jusqu’en Louisiane.  La distance moyenne parcourue par des individus bagués au Canada est de 1 039 km, et la maximale observée de 3 365 km (Atlas des oiseaux bagués ou repris au Canada).

Le nombre de tourterelles passant l’hiver au Québec croît depuis 1975 avec la tendance observée d’individus à ne pas migrer. Cet hiver, des ornithologues en ont rapportées sur eBird aussi loin que Mingan, Chibougamau et Macamic.

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  1. Comment ont évolué les effectifs de la Tourterelle?

On estime la population totale de tourterelles entre 350 et 475 millions d’individus. En 2014 aux États-Unis seulement, on l’estimait à 274 millions (Seamans 2015).  Les américains divisent la population en trois unités de gestion (Ouest, Centre et Est) en fonction de la voie migratoire empruntée et des aires de reproduction et d’hivernage fréquentées. Depuis 1965, pour celle de l’Est qui nous intéresse, la population a augmenté en moyenne de 0,5% par an pour atteindre 68,3 millions en 2014. Cependant, depuis 2005, les effectifs ont crû dans les états où la chasse n’est pas autorisée (env. 0,8% par an), mais pas dans les autres (0,0% par an). Pour l’ensemble de l’Est, si l’année 2005 présentait le plus fort effectif avec 132,7 millions, l’année 2014 s’avérait celle au plus faible avec 68,3 millions, un recul de 49% en 10 ans.

Dans son rapport de 2015, le Service canadien de la faune rapporte que les plus fortes densités de tourterelles dans l’Est se trouvent dans la région inférieure des Grands-Lacs et dans la plaine du St-Laurent. Les relevés des oiseaux nicheurs montrent un accroissement de la population depuis 1970 qui s’est stabilisée au cours de la dernière décennie. La population totale au Canada se situe entre 500 000 et 5 000 000.

Au Québec, il n’y a pas eu d’inventaire spécifique mené pour cette espèce. À partir des données de relevés des oiseaux nicheurs 1998-2007 (BBS), le Service canadien de la Faune estime la population nicheuse à 760 000, soit 15,8% de la population canadienne. Les données d’ÉPOQ et du programme BBS permettent de conclure en une augmentation de la densité de tourterelles entre 1970 et 2000. Pour cette période, Downes et al. (2010, p.41) notent  une augmentation de l’indice d’abondance BBS de 134%, soit de 3,0% par an.  Cependant, comme le démontre le Regroupement QuébecOiseaux (2016), depuis les années 2000, nous assistons à un déclin de 13% de la population selon les données d’ÉPOQ et de près de 40% selon les décomptes des oiseaux de Noël. Si l’on pouvait croire en une stabilisation de la population entre 2000 et 2009, la décroissance est particulièrement marquée depuis 2010. En conséquence, RQO soutient que le SCF surestime grandement la population actuelle de tourterelles au Québec.

Tirées de Regroupement QuébecOiseaux, 26 février 2016.
  1. Quelle est la situation de la chasse à la Tourterelle en Amérique du Nord?

Aux États-Unis, elle est chassée dans 40 des 50 États (Seamans 2015). Au nombre des récalcitrants se trouvent les états limitrophes de l’Ontario et du Québec : Maine, Vermont, New-York, New-Hampshire, Massachussetts, Connecticut et Michigan. Pour l’unité de gestion de l’Est, la période de chasse autorisée s’étend sur 90 jours à compter du 1er septembre. Les limites quotidiennes sont de 10 à 15 bêtes. En 2014 aux États-Unis, 840 000 chasseurs ont abattu 13,8 millions de tourterelles. Pour l’Est seulement, ce sont 4,89 millions d’individus qui ont été abattus par 310 200 chasseurs. Par ailleurs, on constate une réduction du nombre de tourterelles abattues de 50% entre 2005 et 2014, passant de 10 à environ 5 millions. Cette réduction peut être associée à une diminution observée du nombre de chasseurs de 40% et des jours consacrés à la chasse (jours*chasseurs) de 53%. Les prises quotidiennes ont pour leur part augmenté, passant de 5,8 à 6,1 individus par jour de chasse déclaré.

Au Canada, la chasse est pratiquée depuis 1960 en Colombie-Britannique. Les captures ont beaucoup diminué avec l’abattage de 5391 individus en 1977 contre seulement 89 en 2013. Elle est autorisée en Ontario depuis 2013 et les chasseurs ont abattu 21 730 tourterelles en 2014. Une modification règlementaire similaire à celle proposée pour le Québec est envisagée au Manitoba.

  1. Quelle est la proposition de modification pour l’ouverture de la chasse à la Tourterelle au Québec?

Répondant à une demande exprimée de longue date par la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs, le projet de modification règlementaire propose l’ouverture de la chasse à la Tourterelle pour une période de 107 jours à compter de septembre 2016. Le nombre permis serait de 8 bêtes par jour avec une possession maximale de 24. La chasse serait ouverte dans le district F, qui inclut entre autres la vallée du St-Laurent sur les deux rives jusqu’au niveau de Rivière-du-Loup, les Basses-Laurentides et une partie des Hautes-Laurentides jusqu’au nord de Mont-Laurier.

Les consultations sur le projet de modifications règlementaires sont maintenant terminées. La proposition sera modifiée à la lumière de l’analyse des commentaires reçus par Environnement et Changement climatique Canada. Le Règlement est prévu pour juillet 2016.

À la lumière de cette analyse, force est de conclure que les modifications proposées au Règlement sur les oiseaux migrateurs surviennent à un bien mauvais moment. Certes, la Tourterelle triste est abondante dans l’Est nord-américain, mais la situation de la population présente à la limite Nord de sa distribution est peu connue et les estimés pour le Québec sont très approximatifs. Les indices d’abondances ÉPOQ-eBird, qui suggéraient une stabilisation des effectifs à partir de l’an 2000 après une croissance de plus de 30 ans, témoignent d’une chute drastique de la population au cours des cinq dernières années. La décision d’ouvrir  ou non la chasse au Québec dès l’automne 2016 doit prendre en compte cette nouvelle donne.

Sources

Atlas des oiseaux nicheurs du Québec. Outils interactifs. En ligne [http://www.atlas-oiseaux.qc.ca]

Caron, M., R. Ouellet et M. Lepage (1986) La situation de la Tourterelle triste au Québec. Rapport. Québec, Ministère du Loisir de la Chasse et de la pêche. En ligne [ftp://ftp.mern.gouv.qc.ca/Public/Bibliointer/Mono/2012/05/1113763.pdf]

Downes, C., P. Blancher et B. Collins (2006) Tendances relatives aux oiseaux terrestres au Canada – 1968-2006. Biodiversité canadienne : État et tendances des écosystèmes en 2010, Rapport technique thématique no 12, Conseils canadiens des ministres des ressources. En ligne [http://www.biodivcanada.ca/53E166A0-B0B2-4092-8444-CDED9A485C1F/En14-43-12-2011-fra.pdf]

Environnement et Changement climatique Canada (2006) Atlas des oiseaux bagués ou repris au Canada. Tourterelle triste. En ligne [http://www.ec.gc.ca/aobc-cabb/index.aspx?lang=fr&nav=bird_oiseaux&aou=316]

Environnement et Changement climatique Canada (2015). Situation des populations d’oiseaux migrateurs considérés comme gibier au Canada. Rapport du SCF sur la réglementation concernant les oiseaux migrateurs, no 45, novembre 2015. En ligne [https://www.ec.gc.ca/rcom-mbhr/default.asp?lang=Fr&n=9DB378FC-1]

Environnement et Changement climatique Canada (2015). Propositions de modification de la réglementation sur les oiseaux migrateurs du Canada. Rapport du SCF sur la réglementation concernant les oiseaux migrateurs, no 46, décembre 2015. En ligne [https://www.ec.gc.ca/rcom-mbhr/default.asp?lang=Fr&n=32D35623-1]

Huillet, L. (2007) Tendances spatio-temporelles de répartition chez les oiseaux hivernants durant 26 ans d’étalement urbain à Québec. Mémoire M.Sc., Université Laval, Faculté de Foresterie et de Géomatique. En ligne [http://theses.ulaval.ca/archimede/fichiers/24161/24161.html]

Jobin, B., J.-L. DesGranges et C. Boutin (1996) Population trends in selected species of farmland birds in relation to recent developments in agriculture in the St. Lawrence Valley. Agriculture, Ecosystems and Environment, 57:103-I 16. En ligne [https://www.researchgate.net/publication/223226151_Population_trends_in_selected_species_of_farmland_birds_in_relation_to_recent_developments_in_agriculture_in_the_St_Lawrence_Valley]

Regroupement QuébecOiseaux (2016) Commentaires concernant la proposition de mise en place d’une chasse à la Tourterelle triste au Québec, avec Addenda aux commentaires, Lettres adressées au SCF d’ Environnement et Changement climatique Canada, 12 et 26 février 2016. En ligne [http://quebecoiseaux.org/index.php/component/phocadownload/category/3-memoires]

Seamans, M. E. 2015. Mourning dove population status, 2015. U.S. Department of the Interior, Fish and Wildlife Service, Division of Migratory Bird Management, Washington, D.C. En ligne [https://www.fws.gov/migratorybirds/pdf/surveys-and-data/Population-status/MourningDove/MourningDovePopulationStatus15.pdf]