Vous avez bien dit « invasions »? Petite histoire du rapport entre les harfangs des neiges et les lemmings

Texte: Pierre André et Photos: Luc Laberge et Pierre André

Habitant la toundra arctique, le harfang des neiges est sporadiquement très présent dans le sud du Canada et aux États-Unis. La taille de la population varie selon un cycle de 3 ou 4 ans (Paquin et David, 1993, p. 77). Lorsqu’il y a abondance d’individus en région tempérée, les biologistes parlent d’invasion (anglais irruption). Une espèce qui passe habituellement l`hiver dans le Nord se retrouve alors en densité supérieure à la normale dans le Sud.

Carnivore, le harfang se nourrit dans la toundra arctique de lièvres, de renards, de lagopèdes et d’oiseaux de mer, mais il préfère nettement les lemmings durant l’été. Ces derniers constituent leur principale source d’alimentation (Paquin et David, 1993, p. 58). Or, ces petits rongeurs parfois abondent, d’autres fois se font rares.  Leurs cycles démographiques sont très marqués avec une périodicité qui se situe entre 3 et 4 ans. Le harfang, à l’instar des autres carnivores qui dépendent des lemmings, s’est adapté à ces fluctuations extrêmes et rapides. Que sait-on de cette interaction entre les populations de harfangs et celles de lemmings? Comment les premiers se sont-ils adaptés aux cycles des seconds? Des recherches récentes permettent de faire la lumière sur ces questions.

Parlons lemmings

Les femelles lemmings peuvent se reproduire quelques semaines seulement après leur naissance et avoir jusqu’à trois portées par été. Fait remarquable, les lemmings se reproduisent même en hiver quand les conditions d’enneigement leur sont favorables. Et quand cette portée hivernale est exceptionnelle, la densité de lemmings qui s’en suit est remarquable. On parle alors d’une « année à lemmings », un phénomène encore peu étudié. Les périodes estivale et hivernale de rut sont espacées de pauses printanière et automnale.

Les trois espèces de lemmings présentes au Canada (brun, variable et d’Ungava) ont des cycles courts de fluctuation démographique. Dans une étude menée sur l’Île Bylot dans le Haut-Arctique canadien, Gruyer, Gauthier et Berteaux (2008) ont estimé que les sommets d’abondances reviennent à tous les 3,69 ans en moyenne pour le lemming brun et aux 3,92 ans pour le lemming variable. Ils ont observé que l’une et l’autre de ces espèces ont leurs pics d’abondance au cours des mêmes années. Ces fluctuations synchrones s’accompagnent de grandes variations de densité à l’hectare, pouvant aller, selon les auteurs, jusqu’à une différence de 40 fois pour le lemming brun.

Ces variations sont synchrones à l’échelle de quelques centaines de kilomètres, c’est-à-dire que les pics et les creux surviennent les mêmes années. Cependant, elles sont asynchrones à des sites distants de plus de 1000 km, comme le rapportent Robillard et coll. (2016). Toutefois, l’ampleur et la périodicité de ces pics d’abondance seraient peu prévisibles en raison d’un ensemble de facteurs biotiques et abiotiques qui l’influencent (rapporté par Therrien et coll. 2014).

Qu’est-ce qui peut expliquer cette chute drastique de la population de lemmings à la suite d’une forte abondance d’individus? Non, il ne s’agirait pas de « suicides de masse », une vision Disneyenne dénoncée en 2003. Cela serait plutôt dû à la disponibilité alimentaire ou à la prédation, deux hypothèses qui semblent aujourd’hui les plus signifiantes.

Plus petits mammifères de la toundra, les lemmings sont herbivores et la composition de leur diète dépend de l’espèce et de la disponibilité de végétaux. Par exemple, il peut s’agir de saules et de canneberges pour le lemming variable, et de laîche, de linaigrette et de mousses pour le lemming brun. Les lemmings demeurent actifs toute l’année, même l’hiver alors qu’ils se cantonnent dans des galeries sous la neige. On comprend qu’avec une telle fertilité, la pression sur la ressource alimentaire des lemmings puisse être grande. L’augmentation de la population aggrave les dommages à la végétation jusqu’à ce que la nourriture vienne à manquer.

Des recherches menées par Fauteux, Gauthier et Berteaux (2015) sur le lemming brun de l’Île Bylot sur une période de 10 ans ont permis de constater que le déclin rapide de la population survient à l’automne. Les auteurs croient qu’il s’expliquerait par une forte mortalité estivale et automnale. Au banc des accusés : l’hermine, le renard arctique, le faucon gerfaut, le labbe à longue queue, la buse pattue, le goéland bourgmestre et le harfang des neiges, tous chasseurs de lemmings.

Dans une autre étude toujours conduite sur l’île Bylot, Fauteux et ses coll. (2016) ont vérifié l’effet de la prédation sur une population de lemmings à l’aide d’un exclos de 9 hectares, un grillage empêchant les prédateurs d’entrer. À l’intérieur de la zone d’exclusion, la densité estivale observée était en moyenne 1,9x supérieure, et la survie estivale 1,6x. En hiver, la densité des nids suivant une saison d’abondance est demeurée élevée, alors qu’elle a décliné en présence des prédateurs. Ces observations leur permettent de conclure au rôle important, mais non exclusif, de la prédation.

Ainsi, les fortes densités de lemmings, en un lieu et une année donnés, attireraient les prédateurs de diverses espèces. Cette concentration de carnivores profiterait alors d’un garde-manger bien rempli. En conséquence, l’abondance de nourriture agirait sur leurs taux de reproduction et sur le taux de survie des jeunes. La très forte pression prédatrice serait telle qu’elle décimerait littéralement les populations de lemmings.

L’adaptation du harfang des neiges aux cycles de lemmings

Le Harfang a des couvées dont la taille est directement reliée à la densité de proies. En situation de rareté, les couvées sont de 4 à 7 œufs (Godfrey, 1986, p. 345). Par contre, en situation d’abondance, les moyennes se situent entre 7 et 9 œufs avec un maximum observé de 16 (Paquin et David, 1993, p. 47). La durée de l’incubation est d’environ 33 jours et l’éclosion survient en juillet. La densité des nids varie de 0 à 17 par 100 km2 selon l’abondance de la nourriture suivant une année de fort recrutement (dans Therrien et al. 2014).

Les jeunes restent au nid jusqu’à l’âge de 3 à 4 semaines. Alors qu’ils ne savent pas encore voler, ils se dispersent autour du nid et continuent d’être alimentés par leurs parents. Et ils mangent beaucoup : « il faut environ 120 kg de nourriture, soit près de 1500 lemmings adultes, pour alimenter une couvée de neuf oisillons jusqu’à ce qu’ils soient en mesure de se débrouiller seuls » (FCF, n.d.).  En fait, si on inclut les besoins du couple, ce sont de 1900 à 2600 lemmings qui sont capturés pour combler les besoins alimentaires durant toute la saison de reproduction (Paquin et David, 1993, p. 59).

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Robillard et ses coll. (2016) ont testé deux hypothèses qui peuvent expliquer les invasions de harfangs en zones tempérées. Selon l’hypothèse de la pénurie alimentaire (H1), les invasions s’expliqueraient par le fort déclin de l’abondance des petits mammifères dans l’Arctique qui créerait une pénurie alimentaire et forcerait les harfangs de quitter la toundra massivement l’hiver venu. Selon l’hypothèse du succès reproducteur (H2), la forte abondance de proies durant l’été ouvre la porte à une production élevée de jeunes, ce qui augmente considérablement le pool de migrants l’hiver venu. Pour tester ces hypothèses, ces auteurs se sont basés sur des données d’abondance de proies qu’ils ont collectées sur deux sites en toundra arctique et, pour les observations de harfangs, sur celles de la science citoyenne, en particulier sur les résultats des décomptes des oiseaux de Noël à l’échelle continentale. La période couverte s’étend de 1994 à 2011. Au terme de leurs analyses, les auteurs concluent en l’existence d’une relation positive entre l’abondance estivale de petits mammifères et l’abondance hivernale de harfangs des neiges dans nos régions. En conséquence, ils confirment l’hypothèse du succès reproducteur (H2).

Ces auteurs rapportent également à partir de la littérature que trois éléments viennent appuyer l’hypothèse du succès reproducteurs au détriment de celle de la pénurie alimentaire : (1) la présence durant les invasions d’une abondance de jeunes, (2) le fait que les harfangs observés en zone tempérée soient en bonne forme physique et (3) que si les individus étaient en manque de nourriture, ils n’auraient vraisemblablement pas la force de migrer sur plus de 1000 km.

Pour contrer les creux populationnels de lemmings qui suivent directement une année de forte abondance, les harfangs cherchent à se reproduire en des lieux où les populations de lemmings sont abondantes. Ils vont donc explorer un vaste territoire à la recherche des meilleurs lieux. Ce faisant, ils ne démontrent pas de fidélité à leurs aires de reproduction. Grâce à des suivis télémétriques menés avec succès sur 9 femelles, Therrien et ses coll. (2014) ont démontré qu’entre les années, la nidification se fait en moyenne en des lieux distants de 725 km, les valeurs observées s’étendant de 18 à 2024 km. Les femelles qu’ils ont suivies, une fois rendues dans leur habitat, ont prospecté, de façon non linéaire, en moyenne sur une distance de 536 à 1702 km, une distance plus grande que celle qu’elles ont parcourues en une douzaine de jours en direction nord depuis leur lieu d’hivernage. Leurs observations suggèrent que les femelles s’établissent dès qu’elles trouvent un lieu propice à la nidification tel qu’un site où les lemmings abondent et un territoire qui n’est pas déjà occupé par un harfang. Ainsi, le harfang profite, par ses qualités de prospecteur de proies, des pics d’abondance de lemmings sur un territoire très vaste.

Par ailleurs, leurs études télémétriques ont démontré que plus de 75% des femelles demeurent dans l’Arctique toute l’année. En restant dans le Nord en hiver, les adultes sont plus près des sites de nidifications et peuvent démarrer l’exploration territoriale plus tôt au printemps. Des chercheurs avancent que les jeunes (comme le jeune mâle sur la photo, Rosemère, déc. 2017), qui mettront quelques années avant de se reproduire, ont avantage à migrer plus vers le Sud cherchant un temps plus doux, découvrant des sites de faible enneigement où les proies sont plus facilement disponibles et réduisant la compétition intergénérationnelle pour des ressources alimentaires plus rares.

Conclusion

De toute évidence, le harfang des neiges s’est adapté aux fortes et somme toute peu prévisibles variations des populations de lemmings dans l’Arctique canadien. La taille de ses couvées et le succès de l’élevage des jeunes jusqu’à la maturité varient selon la disponibilité des proies. Pour maximiser ses chances de succès reproducteur, les harfangs ne sont pas fidèles à leur site de reproduction. Ils prospectent plutôt sur des centaines de kilomètres afin d’établir leurs nids sur un territoire à haute densité de lemmings. De telles distances sont nécessaires car les cycles de lemmings sont synchrones à l’échelle régionale, mais asynchrones à des distances de 1000 km. À la suite d’un été de forte densité de lemmings, l’abondance des harfangs est telle que le potentiel de migrants est élevé. Certains individus, surtout des jeunes, migrent alors vers le Sud en quête de conditions météorologiques plus clémentes et de proies plus disponibles, réduisant d’autant la compétition avec les adultes qui hiverneront dans la toundra. Les nombreuses observations de harfangs au Québec durant les années d’invasion seraient plutôt liées au succès de reproduction durant les pics d’abondance de lemmings qu’à une pénurie alimentaire.

Cet article est paru dans le Bio-Nouvelles de la Société de Biologie de Montréal (SBM), Hiver 2018, vol. 46, no. 1, p. 9-11.

Sources

Fauteux, D., G. Gauthier et D. Berteaux (2015). Seasonal demography of a cyclic lemming population in the Canadian Arctic. Journal of Animal Ecology 84: 1412–1422.

Fauteux, D., G. Gauthier et D. Berteaux (2016) Top-down limitation of lemmings revealed by experimental reduction of predators. Ecology 97: 3231-3241.

Fédération canadienne de la Faune (FCF) (non daté). Faune et flore du pays, Environnement et Changement climatique Canada et FCF.

Gruyer N., G. Gauthier et D. Berteaux (2008). Cyclic dynamics of sympatric lemming populations on Bylot Island, Nunavut, Canada. Can. J. Zoo., 86: 910-917. doi:10.1139/z08-059.

Godfrey, 1986. Les oiseaux du Canada. Éd. révisée, Musée national des sciences naturelles, Musées nationaux du Canada, p. 345.

Paquin, J. et N. David (1993). Le Harfang des neiges. Centre de conservation de la faune ailée de Montréal, 107 p.

Robillard A., J.F. Therrien, G. Gauthier, K.M. Clark et J. Bêty (2016). Pulsed resources at tundra breeding sites affect winter irruptions at temperate latitudes of a top predator, the snowy owl. Oecologia 181: 423–433

Therrien J.F., G. Gauthier, D. Pinaud et J. Bêty (2014) Irruptive movements and breeding dispersal of snowy owls: a specialized predator exploiting a pulsed resource. J. Avian Biol. 45: 536–544. doi:10.1111/jav.00426

Les éoliennes et les oiseaux. Un survol des résultats des suivis d’exploitation de parcs éoliens

Par Pierre André, biologiste

Il est indéniable que les éoliennes ont une incidence sur la faune aviaire. Elles modifient le comportement d’individus qui fréquentent les lieux qui accueillent ces infrastructures. Occasionnellement, elles deviennent la cause de la mort d’oiseaux et de chauves-souris. Dans ce post, je vous propose un bilan des suivis disponibles sur la mortalité des oiseaux dû aux éoliennes.

Des débuts hasardeux

La mortalité massive d’oiseaux, en particulier de rapaces, dans quelques parcs éoliens a de quoi marquer l’imaginaire et faire frémir tous les amants des oiseaux.  À titre d’exemple, prenons le cas du parc éolien d’Altamont Pass (établi en 1982), composé de 5400 éoliennes (avec mâts en treillis), s’étendant sur 150 kilomètres carrés, à l’est de San Francisco. La puissance installée est estimée à 580 MW (ICF International, 2015, p. 1-1). Les images Google Earth qui suivent donnent un aperçu de ces aménagements.

Selon le Center for Biological Diversity (CBD), ce parc éolien, l’un des premiers aménagé aux États-Unis, serait le plus meurtrier au monde. La mortalité élevée, entre autres d’individus d’espèces protégées par la loi,  a été étudiée par des chercheurs et dénoncée par des organismes environnementaux. Au moment du renouvellement du permis en 2005, les producteurs d’énergie se sont vu imposer de nombreuses conditions dans le but de réduire significativement la mortalité aviaire, l’objectif étant une réduction de 50% par rapport aux années 1998-2003 pour 4 espèces cibles qui sont la crécerelle d’Amérique, la chevêche des terriers, la buse à queue rousse et l’aigle royal. Ces conditions incluent le démantèlement, le remplacement ou la relocalisation des éoliennes les plus meurtrières, la modulation des opérations en période critique pouvant aller jusqu’à l’arrêt temporaire de certaines turbines, la réalisation de suivis de mortalité par un expert indépendant…

Les données de suivis pour la période 2005-2013 montrent qu’il y a en moyenne 837 oiseaux de proie qui décèdent chaque année à l’échelle d’Altamont Pass (I.C. 95%=755-897) et 3493 (2916-4070) individus d’autres groupes, pour un total de 4331 (3671-4990) oiseaux (ICF International, 2015, Tableau 3-7). En outre, ces oiseaux morts sont issus de quelque 80 espèces, dont 957 étourneaux sansonnets, 953 sturnelles de l’Ouest, 667 pigeons bisets (forme domestique),  266 chevêches des terriers, 244 crécerelles d’Amérique, 169 buses à queue rousse, 122 tourterelles tristes, 103 alouettes hausse-col et 43 aigles royaux (Ibid.). Ce qui fait une mortalité moyenne de 10,37 (6,41-14,33) oiseaux par mégawatt (MW) par année, dont 2,01 (1,14-2,56) rapaces.

Ces taux élevés sont dus, selon le CBD, à une piètre évaluation des incidences du projet sur les oiseaux préalablement à la mise en place des éoliennes. Surtout, souligne ICF International, celui-ci a été aménagé dans un écosystème qui supporte une grande diversité aviaire, tant d’espèces résidentes et migratrices qu’hivernantes.

Depuis les années 1980, le nombre de projets éoliens a crû à travers le monde. Les méthodes d’évaluation des impacts se sont améliorées et les suivis de mortalité aviaire sont dorénavant exigés. Il nous est donc possible de mieux apprécier les taux de mortalité à différents endroits ainsi que le caractère exceptionnel d’Altamont Pass.

Quelques bilans des suivis

France

En France, une synthèse a été effectuée en collaboration avec la Ligue de protection des oiseaux (LPO) (Marx, 2017). L’analyse porte sur le suivi de 645 éoliennes appartenant à 91 parcs éoliens. Les résultats montrent « une répartition hétérogène des cadavres sous les différentes éoliennes d’un même parc » (p. 30). Dans le cadre de cette étude, les 803 cas de mortalité directe rapportés lors de 35 903 prospections sous 532 éoliennes ont été analysés.

L’analyse permet de constater que les individus retrouvés se répartissent en 97 espèces. 49,7% des dépouilles sont des Passériformes, avec une dominance nette de Régulidés (les roitelets), d’Alaudidés (les alouettes) et de Passéridés (les moineaux). Suivent les Falconiformes avec 23,1%. À l’échelle de la France, les principales espèces retrouvées sont dans l’ordre décroissant d’importance : le roitelet à triple bandeau, le martinet noir, le faucon crécerelle, la mouette rieuse, l’alouette des champs et la buse variable.

La mortalité réelle, qui tient compte de la surface réellement explorée pour chercher les carcasses, de l’efficacité de l’observateur à les repérer, de la fréquence des visites et de la disparition des cadavres dû aux charognards, n’a pu être estimée que sur 8 de ces parcs. Elle varie de 0,3 à 26,8 oiseaux par éolienne par année, avec une médiane de 4,5 (i.-e. 50% des données se trouvent sous cette valeur) et une moyenne autour de 7,0 (p. 58). Les auteurs expliquent la grande variabilité entre les éoliennes par des facteurs de localisation et par l’effort variable de prospection : distance d’éloignement entre un parc éolien et une zone de protection, proximité de silos à grain, superficie prospectée…

Canada

Au Canada (Alberta, Ontario et Provinces de l’Atlantique seulement), la base de données du Suivi des populations d’oiseaux et de chauves-souris relié à l’énergie éolienne, à laquelle collabore Études d’Oiseaux Canada, fait état des espèces et des nombres visés par une collision mortelle, données recueillies entre 2006 et 2014 par le suivi de 1889 éoliennes réparties dans 65 parcs éoliens. En tout, ce sont 2585 carcasses qui ont été retrouvées. Du lot, les 2182 individus identifiables appartenaient à 173 différentes espèces, dont 69,4% de Passériformes et 7,7% de Falconiformes (p. 13). Certaines espèces ont été plus fréquemment trouvées toutes provinces confondues. Il s’agit de l’alouette hausse-col, du roitelet à couronne dorée, du viréo aux yeux rouges ainsi que des hirondelles noire et bicolore. Les auteurs estiment par ailleurs que les fluctuations des populations au cours de l’année et leur phénologie (migration, envol des jeunes…) auraient un effet sur la composition spécifique des oiseaux décédés (p. 38).

Les résultats de mortalité, corrigés pour les surfaces réelles inventoriées, l’efficacité du prospecteur, la fréquence des visites et la disparition des carcasses, ont pu être obtenus pour 46 parcs pour lesquelles il y a eu au moins une saison de suivi. Ils diffèrent selon la région concernée. En Alberta, où il y a eu 120 éoliennes visées par l’analyse sur les 958 en place, la mortalité de rapaces a été estimée à 0,06 (0-0,12) oiseau par éolienne par année, et pour les autres groupes d’oiseaux, elle est de 2,65 (1,90-3,40) (p. 36). En Ontario, où 1202 éoliennes ont été analysées sur les 2303 installées, elles sont de 0,20 (0,19-0,21) rapaces, et de 6,14 (5,83-6,45) pour les autres.  Dans le Canada Atlantique, où 92 éoliennes sont visées par l’analyse sur les 521 en place, elles sont respectivement de 0 et de 1,17 (0-2,18) oiseaux par éolienne par année.

Pour expliquer ces écarts, les auteurs évoquent la localisation d’éoliennes dans un corridor migratoire en Ontario, ainsi qu’un biais d’échantillonnage (p. 37).  Ils soulignent également que les intervalles de confiance des moyennes ne tiennent pas compte de l’erreur associée aux facteurs de correction et aux biais d’échantillonnage. Les intervalles seraient vraisemblablement sous-estimés (p. 38).

Québec

Au Québec, une synthèse de la mortalité des oiseaux et des chauves-souris reliée aux éoliennes est en cours de réalisation (Lemaître et Drapeau, 2015). À la demande de différentes commissions d’enquête et d’audience publique du BAPE, les responsables de la faune du Québec ont rendu publics quelques résultats des suivis des parcs éoliens. Lemaître et Drapeau (2015) font état des résultats standardisés de 12 parcs éoliens pour la période de 2009 et 2014. La mortalité varie entre 0,00 et 0,18 oiseaux de proie par éolienne par année selon le parc et l’année d’échantillonnage. Ceci correspond à un taux inférieur à 0,09 rapaces par MW par année. Des résultats de mortalité des oiseaux en général ont aussi été rendus publics (MRNF 2011). Les estimés concernent 5 parcs éoliens. Les taux de mortalité estimés par le ministère pour la période 2005-2010 varient de 0 à 6,8 oiseaux par éolienne par année selon le parc, voire jusqu’à 9,96 oiseaux selon la méthode de calcul retenue.

Conclusion

Les résultats présentés montrent que les mortalités varient selon le lieu et les caractéristiques du parc éolien. C’est donc dire que la localisation, combinée à la nature des écosystèmes et à la phénologie des espèces ont une incidence sur les mortalités observées.

Il s’avère donc essentiel d’une part, de dresser un inventaire de la faune aviaire dans les lieux d’implantation pressentis et d’évaluer l’impact de l’implantation potentielle d’éoliennes sur les populations d’oiseaux, en particulier pour les espèces à statut précaire. C’est ce qui a été mis en place au Québec, comme sous une majorité de juridictions à l’échelle mondiale.

Les suivis de mortalité sont essentiels pour valider les hypothèses avancées dans l’étude d’impact. Espérons que la synthèse annoncée, à défaut de rendre publics dans un format interprétable tous les rapports de suivis, verra le jour prochainement et qu’elle confirmera que les taux de mortalité aviaire dans tous les parcs éoliens du Québec sont effectivement faibles. Enfin, les producteurs d’énergie doivent adapter la gestion des éoliennes en fonction des résultats des suivis, quitte à voir ainsi réduire leur production.

Il semble que la situation des éoliennes d’Altamont Pass soit rare, quoiqu’elle ne soit probablement pas unique. Elle appelle à la vigilance, ce qui implique une planification des projets selon les règles de l’art, la réalisation de suivis rigoureux et indépendants ainsi qu’une gestion adaptée des parcs éolien à chaque situation.

Sources

Center for Biological Diversity (non daté). Fact sheet on Altamont Pass bird kills. 2 p.

Études d’Oiseaux Canada, Environnement et Changement climatique Canada, Association canadienne de l’énergie éolienne et ministère des Ressources naturelles et des Forêts de l’Ontario (2016). Base de données du Suivi des populations d’oiseaux et de chauves-souris relié à l’énergie éolienne. Sommaire de l’information présentée dans les rapports de suivi postérieur à la construction. Juillet 2016, 48 p.

ICF International (2015). Altamont Pass Wind Resource Area Bird Fatality Study, Monitoring Years 2005-2013. December. M107. (ICF 00904.08) Sacramento, CA. Prepared for Almeda County Community Development Agency, Hayward, CA.

Johnson D.H., S.R. Loss, M.S. Smallwood et W.P. Erickson (2016). Avian fatalities at wind energy facilities in North America: a comparison of recent approaches. Human-Wildlife Interactions 10(1):7-18.

Lemaître, J. et J. Drapeau (2015). Synthèse des mortalités d’oiseaux de proie et de chiroptères dans les parcs éoliens du Québec – rapport préliminaire. Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, Québec, 3 p.

Marx, G. (2017). Le parc éolien français et ses impacts sur l’avifaune. Étude des suivis de mortalité réalisés en France de 1997 à 2015. Ligue de protection des oiseaux, mise à jour septembre 2017, 92 p.

MRNF (2011). Tableaux synthèses des mortalités d’oiseaux et de chiroptères (2005-2011). 16 mars 2011, 3 p.

Bonjour, bonjour, les hirondelles

Par Pierre André, Les Branchu – SBM

Avec des photos de Luc Laberge

C’est en 1938 que Charles Trenet (1913-2001) compose Y’a d’la joie. Il est clair qu’il aimait les hirondelles, à tel point qu’il en parle dans son rêve. Car, bien que cette œuvre fasse preuve d’optimisme et de surréalisme, il l’a écrite pour se donner du courage alors que, démotivé, il faisait son service militaire. Les hirondelles font parties de nos rêves, mais aussi de nos cauchemars. Leur situation précaire demande toute notre attention, d’où l’engagement du Regroupement QuébecOiseaux à investir les fonds récoltés dans le cadre du Grand Défi 2016 à leur protection. Dans ce blog, je traiterai de deux espèces d’hirondelles, bien que toutes soient dans une situation alarmante.

HIRONDELLE RUSTIQUE (Hirundo rustica) (photo à la Une)

L’Hirondelle rustique, anciennement nommée l’Hirondelle des granges, obtient en 2011 le statut d’espèce menacée en vertu de la Loi fédérale sur les espèces en péril (consulter le registre sur cette espèce). Les experts estimaient alors la population canadienne à près de 4,9 millions d’individus, dont environ 1,5 millions au Québec. De 1970 à 2009, le déclin à l’échelle nationale fut de l’ordre de 76 %, pour une perte annuelle moyenne de 3,6 % et à l’échelle provinciale de 2,4 % (données ÉPOQ)(Figure ci-dessous tirée de Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC 2011).

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Bien que les causes de cette baisse importante des populations ne soient pas claires, diverses hypothèses peuvent être avancées. Il y a d’abord la perte d’habitats propices à sa nidification et à son alimentation. Ces pertes s’expliquent par la destruction des granges et autres charpentes en bois, l’intensification de l’agriculture et la croissance de l’élevage hors-sol qui retire à l’hirondelle la disponibilité de prairies (www.hirondelles.oiseaux.net). Ensuite, les experts ont constaté une diminution généralisée des populations d’insectes dont la Rustique se nourrit. Enfin, les perturbations climatiques accroissent la mortalité des adultes et des jeunes, soit directement lors des migrations, soit indirectement en réduisant la disponibilité alimentaire quand les besoins sont importants, tel que lors de la phase de croissance des oisillons. Il ne faut pas négliger également les modifications de l’utilisation du sol, la pollution et l’usage de pesticides interdits au Canada mais toujours utilisés dans son aire d’hivernage en Amérique du Sud (les oiseaux hivernants dans cette région présentent les déclins de population les plus élevés depuis 1970). Il y a aussi la compétition interspécifique, notamment avec le Moineau domestique dont la femelle peut tuer les hirondeaux pour s’approprier le nid.

Il s’agit ici d’hypothèses, les causes réelles du déclenchement de cette décroissance vers le milieu des années 80 et de sa persistance dans le temps ne sont pas connues. Et il est plus que probable que la réponse soit plurifactorielle.

HIRONDELLE BICOLORE (Tachycineta bicolor)

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Les experts estiment que la population d’Hirondelle bicolore au Canada se situe entre 50 et 500 millions d’individus. Entre 1970 et 2012, la population a baissé d’environ 45 % pour une perte moyenne annuelle de 1,4 %. Pour la même période, la région des Grands-Lacs inférieurs et de la Plaine du St-Laurent a subi un déclin annuel de l’ordre de 0,9 %, mais la chute de l’indice BBS (Bird Breeding Survey) est particulièrement marquée de 1996 à 2010. Pour le Québec, Rioux et ses coll. ont publié un graphique qui illustre l’importance du déclin (figures tirées d’Environnement et changement climatique Canada 2015 et de Rioux et coll. 2014).

Cette décroissance populationnelle s’observe sur le taux d’occupation des nichoirs qui est passé de 73,5 % en 2005 à 54,3 % en 2011, une situation inverse à celle que l’on retrouve sur la côte Ouest, comme l’ont observée Shutler et ses coll. en 2012.

Au Québec, cette décroissance joue sur la distribution de l’espèce. Dans un article comparant les données provisoires des deux Atlas des oiseaux nicheurs du Québec, Gaétan Duquette rapporte que l’Hirondelle bicolore se retrouve sur 17 % moins de parcelles en 2010-2014 qu’en 1985-1990 (Québec Oiseaux, été 2015, p. 18).

La situation dans laquelle cette espèce se trouve aujourd’hui nous semble plus alarmante qu’il ne paraît. Les travaux menés depuis une douzaine d’années par une équipe de biologistes de l’Université de Sherbrooke sont éloquents.

  • Entre 2005 et 2011, les femelles d’Hirondelle bicolore, qui pèsent environ 20 grammes, ont perdu 8 % de leur masse corporelle, et les mâles 2 % (Rioux-Paquette et coll. 2014). Compte tenu que l’Hirondelle est insectivore et vit en milieu rural, les chercheurs se sont demandé si la pratique de l’agriculture intensive pouvait en être la cause, en particulier en raison d’une modification dans la disponibilité alimentaire.
  • La pratique de l’agriculture intensive semble avoir une incidence non négligeable sur l’Hirondelle bicolore et les autres insectivores aériens. Par agriculture intensive, les chercheurs réfèrent à des changements des pratiques agricoles avec drainage amélioré des terres, retrait des haies séparatrices, augmentation de l’usage des engrais et des pesticides ainsi que des plantations et des récoltes plus hâtives (Rioux Paquette et coll. 2013). L’effet possible des néonicotinoïdes demeure à explorer, comme l’a souligné le professeur Marc Bélisle lors d’une entrevue donnée à Sophie Payeur en 2013.
  • Les boulettes que régurgite l’Hirondelle bicolore pour nourrir ses petits sont composées à 33 % de Diptères, un ordre d’insectes qui comprend entre autres les moustiques, les mouches et les moucherons. L’abondance et la biomasse des proies varient selon la saison (Rioux Paquette et coll. 2013).  Les milieux sous culture intensive et non intensive affichent des valeurs similaires en début de saison, mais qui s’écartent progressivement au fil des semaines. Cette situation pourrait créer un piège écologique (ecological trap) pour les insectivores aériens. Ainsi, les adultes choisissent leur lieu de nidification alors que tous les sites sont de qualité similaire. Cependant, durant les périodes d’élevage des oisillons et des jeunes, la différence entre les milieux s’accroît, laissant les couples ayant niché en milieux d’agriculture intensive, piégés dans des habitats de moindre qualité.
  • Les milieux où l’agriculture intensive se pratique influent sur la défense immunitaire des femelles. Une faible disponibilité alimentaire combinée à un habitat de moindre qualité requiert plus d’énergie de leur part pour maintenir leur système immunitaire. Cependant, les oisillons ne subiraient pas cet effet, la femelle dépensant l’énergie supplémentaire requise pour répondre à leurs besoins.
  • L’agriculture intensive a aussi une incidence sur le nombre d’œufs par couvée (Pellerin et coll. 2016). Par ailleurs, en tenant compte de la variation dans le poids des femelles, les chercheurs ont mis en évidence une relation compensatoire (trade-off)entre la taille des couvées et le poids des œufs qui les composent. Plus la taille de la couvée est petite, plus le poids des œufs est grand.

La cause de la baisse importante des populations tout comme celle du poids des femelles demeure inconnue. L’incidence serait vraisemblablement multifactorielle, mais les modifications des pratiques agricoles en faveur de l’intensification des cultures semblent jouer un rôle important. Pour mieux saisir et comprendre la situation, il convient de mener des études sur l’ensemble du cycle annuel de l’Hirondelle, ce qui inclut ce qui se passe sur les aires d’hivernage, sur les routes migratoires et sur l’aire de reproduction.

Conclusion

Ce déclin n’est pas unique aux populations d’hirondelles. Il frappe l’ensemble des insectivores aériens (État des populations d’oiseaux du Canada 2012). Pour ce groupe, la chute drastique se chiffre à 70 % de la situation qui prévalait en 1970 dans la région au Sud du Bouclier et des Maritimes. Et la situation n’est pas unique au Canada, elle est mondiale. Le Regroupement QuébecOiseaux a bien fait de choisir d’investir dans des projets pour protéger les hirondelles. Comme le Fou chantant, rêvons qu’elles seront présentes encore longtemps dans le ciel par-dessus le toit

Sources

Duquette, G. 2015. Atlas des oiseaux nicheurs du Québec. Des gagnants et des perdants. Québec Oiseaux 26, été, p. 14-19.

Environnement et Changements climatiques Canada 2015. Situation des oiseaux au Canada – 2014. Hirondelle bicolore.

Payeur, S. 2013. Le cri de l’hirondelle bicolore, Université de Sherbrooke, Médias, 19 juin 2013.

Pellerin, S. et coll. 2016. The trade-off between clutch size and egg mass in tree swallows Tachycineta bicolor is modulated by female body mass. J. Avian Biology, 1 février 2016.

Rioux-Paquette, S. et coll. 2013. Seasonal patterns in Tree Swallow prey (Diptera) abundance are affected by agricultural intensification. Ecological Applications 23, 1, p. 122-133.

Rioux-Paquette, S. et coll. 2014. Severe recent decrease of adult body mass in a declining insectivorous bird population. Proc. Royal Society B, Biological Sciences, 21 mai 2014.

Shutler, D. et coll. 2012. Spatiotemporal patterns in nest box occupancy by Tree Swallows across North America. Avian Conservation and Ecology 7(1): 3.