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Les oiseaux de la table ronde

Conte de Pierre André, publié en ce Jour de la Terre 2021

« Nous sommes entrés dans la sixième extinction », c’est ce qu’affirment aujourd’hui de nombreux experts. Les espèces vivantes disparaissent de la Terre à un rythme que nous, humains, n’avons jamais connu auparavant. Qui plus est, l’état de santé de plusieurs populations chancelle à donner le vertige. La situation est telle, que nous ressentons déjà les conséquences de cette biodiversité malade de l’homme.

Toujours est-il, qu’un jour, épuisé par des heures d’enseignement sur ce sujet, je m’étais assoupi au pied d’un vieil érable aux feuilles rouges et orangées. Dans les bras de Morphée, je me perdis dans la grande bibliothèque de mes rêves. Laissez-moi vous conter cette fois où je les ai rencontrés.

*****

Je marchais lentement entre les étagères. Je parcourais ce labyrinthe de rayons hauts comme des érables matures, à la recherche d’un titre qui attirerait mon attention. J’espérais ainsi oublier la rude journée qui se terminait.

Quelle ne fut pas ma surprise quand un titre m’interpella. Non pas que je le repérai des yeux comme j’en avais l’habitude, mais plutôt que je l’entendis murmurer à mon passage. Je m’approchai lentement de cette petite voix à peine audible. Je cueillis le livre au ras du sol comme on cueille une feuille d’automne que l’on trouve belle. J’allai m’asseoir à une petite table sise à l’écart dans un coin bien éclairé. Il s’agissait d’un recueil portant le titre de, Ces oiseaux qui détestent les hommes.

Dès que je le déposai sur la table, le livre s’ouvrit comme par magie. Littéralement aspiré, je fus projeté instantanément dans une autre dimension, dans une réalité virtuelle comme il m’était rarement arrivé de l’être. Se tenait devant moi une table ronde, dont les membres étaient tous des oiseaux. J’eus tout juste le temps de m’asseoir au fond de la salle que retentit le sifflet d’un Tyran huppé. L’animateur, un Grand Héron, annonça le début de la séance, en présentant la première intervenante.

– J’invite maintenant la présidente de la Société des espèces disparues et membre du panthéon éponyme à prendre la parole. Accueillez chaleureusement la célèbre Mme Martha.

Martha voleta lentement jusqu’au micro sous les applaudissements hystériques de l’assistance. Quand le silence revint, elle regarda avec attention la centaine d’invités triés sur le volet et débuta son allocution :

Ne croyez surtout pas qu’un grand nombre d’individus garantisse votre existence. Dans les années 1810, nous, les tourtes voyageuses, étions quelques milliards à habiter ce continent. Au tournant du 20e siècle, nous n’étions que quelques survivantes. En 1914, j’ai été la dernière à mourir… dans un zoo. Il n’y avait plus de lumière pour nous au bout du tunnel. Mon espèce était éteinte. Rrrou-cou-hou-hou !

L’assistance laissa entendre un soupir de consternation. La conférencière poursuivit :

Mais qu’a-t-il bien pu se passer en seulement 100 ans ? Les hommes ont rapidement reconnu la délicatesse de notre chair mise en tourtière et la douceur de nos plumes mises en oreiller. Je devenais pour eux une ressource de premier plan. On nous a donc chassées. Nous nous sommes fait prendre au piège de la geôle et de la lignette, assommer à coups de bâton et tirer à la volée comme de vulgaires pigeons d’argile. Nous tombions au champ de sans-bataille comme des mouches. Je vous le dis, en ce temps-là, il pleuvait littéralement des oiseaux. Rrrou-cou-hou-hou !

La réaction de l’assistance ne se fit pas attendre. « Inacceptable ! », « Honteux ! », et j’en passe. Et Mme Martha poursuivit :

À bien y penser, nous étions mésadaptées à la présence humaine. D’abord, nous partagions les mêmes aires. Ensuite, nous convoitions les mêmes grains. Enfin, vivant en groupes serrés, nous ne savions pas nous protéger de l’intelligence humaine. Nous avons rapidement été décimées. Pour terminer, on dit que « exister, c’est résister ». Encore faut-il savoir s’adapter. Et en si peu de temps, c’est insensé. Il faut nous révolter. Vive la révolution ! Rrrou-cou-hou-hou !

La présentation de Mme Martha prit fin dans une salve d’applaudissements et d’appels à la révolution. La magie de la réalité virtuelle me condamnait à rester assis, sans pouvoir commenter.

Maître Héron remercia chaleureusement Mme Martha et demanda le silence.

– Notre second conférencier est membre de la sélecte Liste des espèces menacées. Je vous prie d’accueillir chaleureusement, M. Jaune.

M. Jaune courut comme l’éclair jusqu’au micro, pendant que la foule tentait désespérément de voir si quelqu’un répondait à l’appel du grand maître de cérémonie. Quel ne fut pas l’étonnement des participants quand ils l’aperçurent au sommet du lutrin. « Quelle agilité ! », en conclurent plusieurs. « On dirait un poussin ! », s’exclamèrent d’autres. M. Jaune débuta son allocution :

– Ne croyez surtout pas que de maîtriser l’art du camouflage garantisse votre survie, Toc-toc. Mes frères et sœurs râles jaunes et moi habitons les grands marais. Nous courons sur le sol humide entre les joncs, les scirpes et les graminées. Bénis soient ceux qui parviennent à nous entrevoir même l’espace d’un instant. Et pourtant… Toc-toc. Bien que les experts ne puissent dire avec certitude combien nous étions par le passé et combien nous sommes aujourd’hui, il est indéniable que la taille de notre population a baissé. Comment je peux affirmer cela ? C’est que les milieux humides ont rétrécis depuis l’arrivée des européens. Le Saint-Laurent ne déborde plus comme avant. On draine des marais pour les assécher, pour ensuite s’en servir pour l’agriculture et je ne sais quoi d’autre, toc-toc. Plus le développement humain prend de l’expansion, plus nos marais subissent une contraction. Oui, le Majestueux a perdu bien des galons, maître Héron. Notre habitat se meurt, pardi ! Toc-toc-toc !

La foule laissa entendre son désarroi et sa désapprobation face aux interventions humaines.

– Pour terminer, on entend souvent dire que « Exister, c’est résister », Tic-tic. Vous voyez, ça me fait tiquer. Comment pouvons-nous résister face à ces machines monstrueuses qui écrasent tout sur leur passage. Nous n’avons pas le choix : Vivement la révolution ! Toc-toc-toc.

La foule répondit à l’appel en scandant d’une même voix : « Révolution ! Révolution ! Révolution ! » L’animateur remercia chaleureusement M. Jaune qui, vite comme l’éclair, avait déjà repris sa place. Le silence revenu, il appela au micro la troisième conférencière.

– Notre dernière conférencière est membre du regroupement Pas pour l’instant… Heureusement. Accueillez chaleureusement, Mme Hirondelle.

Le murmure dans la salle me fit penser à ces premières heures aux soins palliatifs, quand tout le monde chuchote pour ne pas que l’agonisant les entende. Les participants murmuraient des propos qui ne laissaient aucun doute sur l’état de santé précaire de la conférencière. Mme Hirondelle débuta son discours.

Ce n’est pas parce que, vous et moi, nous existons que notre avenir est garanti, tchir-chir ! Et ce, quoiqu’en disent les comités qui décernent les titres aucunement convoités par les espèces en nomination. Vous me trouvez chétive et affaiblie ? Vous avez raison. Je me demande comment je pourrai compléter ma migration jusqu’au Mexique dans un état si lamentable. Loin d’être seule dans cette vilaine situation, je porte à votre attention que notre population a diminué de 45% à 75% depuis l’année 1970, selon que l’on appartienne aux bicolores ou aux rustiques. Tchir-chir !

Cette révélation secoua l’assistance qui eut un « Oh ! » de chœur qui en disait long.

– Vous vous dîtes : « Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans son système ? » Entendez-moi bien, je ne suis pas la cause de mon malheur et de celui de mes frères et sœurs. C’est plutôt l’environnement dans lequel nous vivons qui exerce sur nous une telle pression. Nous brûlons toute notre énergie à nourrir nos familles et à nous maintenir en vie. Tchir-chir !

– Quand en avril on me découvre sur un fil, je suis à la recherche d’un champ riche d’insectes pour m’établir. Mais voilà, une fois que les hirondeaux sont sortis des œufs, il n’y a plus d’insectes ou si peu. L’homme a contrôlé les populations d’insectes qui le dérangeaient lui. En conséquence, je dois parcourir une distance plus grand pour rassasier ma progéniture. Peu de mes jeunes survivent et je maigris et maigris à vue d’œil. Tchir-chir !

La foule, qui se sentait aussi concernée, était sonnée. Un grave silence régnait dans la salle. Mme Hirondelle enchaîna :

Vous connaissez le slogan : « Exister, c’est résister ». Moi je vous le demande : Comment résister quand on vous tient par l’estomac ? Quand la ressource dont vous avez besoin est également celle que l’homme détruit pour répondre à ses propres besoins ? Le combat est tellement inégal que je ne vois qu’une issue : nous révolter. Vive la révolution ! Tchir-chir !

La foule demeura muette, comme en léthargie. Après quelques longues secondes de silence, les premiers applaudissements se firent entendre. Puis tous, la larme à l’œil devant ce saisissant témoignage, se levèrent pour acclamer Mme Hirondelle qui éclata en sanglots. Maître Héron l’a prit sous son aile et la reconduisit à son siège tout en la remerciant pour ses propos.

Puis, il s’adressa à l’auditoire :

– Au cours de la prochaine heure, nous aurons l’opportunité de débattre d’une question existentielle. Je vous demande de faire preuve de respect, d’éviter la diffamation et de limiter votre intervention à 2 minutes. Voici la question : « Compte tenu que nous sommes tous en périls à plus ou moins brève échéance, comment devons-nous procéder pour éliminer les humains de la Terre, y soustraire cet agent destructeur ? »

Je parvins à me faire entendre pour la première fois, criant à tue-tête : « Pour qui vous prenez-vous ? » Sur le champ, Mme Martha demanda le huis-clos pour exclure tous les humains de la salle. J’en étais le seul représentant. La proposition passa à l’unanimité. Je fus littéralement expulsé de cette réalité parallèle dans laquelle j’étais plongé depuis maintenant une bonne heure.

Sur la table devant moi, le livre s’était refermé de lui-même. Son contenu m’était dorénavant interdit. J’étais persona non grata dans ce monde virtuel.

*****

Je sortis de ce cauchemar choquant de réalisme en même temps que disparut Morphée. J’étais toujours sous ce grand érable aux couleurs de feu. Je repensais à Martha, Jaune et Hirondelle, à leurs témoignages. Je comprenais que l’une et l’autre ne pouvaient résister pour exister. Le temps du changement était beaucoup trop court en comparaison de celui de l’adaptation nécessaire pour vivre. Je comprenais leur soif de révolution.

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Ornitho 101 – Sizerin flammé ou sizerin blanchâtre ?

Les sizerins flammés et blanchâtres se reproduisent, en été, dans l’arctique. L’hiver venu, le premier migre vers le sud. Lorsqu’il y a beaucoup d’individus dans le Québec méridional, il arrive que quelques blanchâtres se mêlent aux groupes. Comment les distinguer?

Texte de Pierre André. Fiche de Luc Laberge. Photos de Luc Laberge et Pierre André

Espèces holarctiques, le sizerin flammé (Acanthis flammea) et le sizerin blanchâtre (Acanthis hornemanni – À la Une_) passent l’été dans l’Arctique, se reproduisant vraisemblablement dans huit pays, dont le Canada incluant le nord québécois, en Nunavik et Eeyou Istchee. Si la reproduction du blanchâtre est absente du Québec méridional, Poulin (2019), dans l’Atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional (2e éd.), fait état de quelques observations,

« dans des secteurs situés à haute élévation, que ce soit en Gaspésie, dans le massif du lac Jacques-Cartier ou dans l’arrière-pays de la Côte-Nord ». Et il ajoute, « Il s’y trouve des milieux ouverts parsemés de conifères rabougris et d’arbustes, analogues à ceux où l’espèce niche plus au nord ».

Cet hiver 2020-2021 est marqué par une irruption de sizerins. En outre, les sizerins blanchâtres sont bien présents, nous dit Ryan F. Mandelbaum du Finch Research Project. L’occasion est belle pour apprendre à mieux les différencier.

Du même projet de recherche, Matthew A. Young présente une intéressante analyse photographique des sizerins au terme de laquelle, il identifie des critères permettant de différencier le S. blanchâtre du S. flammé. Ces critères, qui convergent évidemment avec ceux que l’on retrouve dans les guides d’identification, sont regroupés, par ordre de priorité, en trois catégories.

Les critères primaires sont au nombre de trois. Il s’agit des sous-caudales entièrement blanches, du croupion blanc bien propre et du dessus du corps givré. L’observation sur un même individu de ces trois critères confirme l’identification d’un S. blanchâtre.

Les critères secondaires sont à prendre avec plus de précautions. Il y a d’abord le bec plus petit en apparence du S. blanchâtre. Celui-ci est court et trapu donnant au front une apparence plus abrupte. Ce critère s’applique principalement aux femelles, car il y a un chevauchement de la taille du bec chez les mâles de ces deux espèces. Il y a ensuite les stries sur les flancs qui sont plus vaporeuses et amincies chez les blanchâtres. Mais attention, les femelles immatures de blanchâtre peuvent être assez striées sur les flancs, comme d’ailleurs sur les sous-caudales. Et les femelles immatures de flammés peuvent avoir des stries très vaporeuses sur les flancs et des sous-caudales très blanche.

Les critères tertiaires, au nombre de cinq, sont encore moins fiables. (1) la face délavée ocre ocre ou chamoisé, ce qui semble assez courant chez les femelles blanchâtres. (2) Face Rose pâle chez les mâles de blanchâtre en allant au rougeâtre chez les flammés. Mais prudence, les blanchâtres peuvent être plus rouge au printemps, avec l’usure des plumes, tout comme les flammés d’ailleurs. (3) Le cou est plus épais, un trait plus perceptible chez la sous-espèce Hornemanni. (4) La bande allaire est plus large et blanche chez le blanchâtre. (5) Les individus de blanchâtres sont, dans l’ensemble plus petits que les flammés.

La fiche suivante, produite par Luc Laberge résume l’essentiel pour comparer ces deux espèces. Pour mieux comprendre la complexité taxinomique du genre Acanthis, le lecteur intéressé est invité à prendre connaissance du texte qui suit.

En 1985, Declan M. Troy a comparé des dizaines de sizerins en plumage estival (l’article de Troy). Il a démonstré qu’il est possible de trouver des individus tout le long d’un gradient allant des plus foncés (les S. flammés) aux plus pâles (les blanchâtres). Il en conclut qu’il s’agirait de formes d’une seule et même espèce. Ses critères étaient le croupion, les sous-caudales et les rayures des flancs. D’ailleurs, David Sibley estime qu’en concentrant les observations de S. blanchâtres aux individus les plus blancs, on sous-estime cette espèce et, conséquemment, on sur-estime les S. flammés. En outre, en 2015, Gustav Axelson sur Allaboutbirds.org se demande combien il y a d’espèces de sizerins. Une séquence photo illustre bien le continuum démontré par Troy.

En 2008, dans la foulée de Troy, Sibley propose un indice de caractéristiques physiques qui pourrait permettre de classer les sizerins selon l’espèce. Il a retenu les mêmes critères de croupion, sous-caudales et flancs. Les personnes intéressées peuvent accéder directement à la figure qu’il a produite en cliquant ici.

En 2015, Mason et Taylor ont analysé le génome de ces deux espèces. Ils arrivent à la conclusion qu’elles ne présenteraient pas de différences dans la composition de leur ADN, bien que des gènes soient associés à la morphologie du bec et du plumage. Par ailleurs, bien qu’elles se reproduisent toutes deux dans l’Arctique, le S. blanchâtre et le S. flammée fréquentent pas les mêmes habitats, et le premier serait plus nordique. Cet extrait du texte de Gustav Axelson sur Allaboutbirds.org explique bien la situation exposée par Mason et Taylor:

In other words, the variation we see in plumage and size is probably not a matter of genetic variation, but of genetic expression. It’s kind of like how two humans might have the same gene for brown hair, but one person’s might be lighter than the other’s—that gene is being expressed differently. In the same way, Hoary and Common Redpolls have remarkably similar sets of genes, but those genes are expressed differently, causing the plumage and bill-shape differences we see.

En 2017, l’American Ornithological Society a évalué, une proposition à l’effet de les fusionner les blanchâtres et les flammés en une seule et même espèce. L’organisme, qui agit comme autorité reconnue en Amérique du Nord pour établir la liste des espèces, a rejeté cette proposition… À tout le moins pour l’instant.

Distinguer les sizerins demande de la pratique et un sens aiguisé de l’observation. L’évaluation est tout à fait subjective. Il faut rechercher la combinaison des critères qui permet de trancher, des critères qui varient par ailleurs au fil de la saison autant qu’avec le point de vue de l’observateur sur l’oiseau, la lumière ambiante et le degré d’exposition des photos. Comme le dit si bien David Sibley dans un article publlié sur son blog en 2020, et bien que l’on comprenne combien il est difficile de photographier les sizerins:

I would urge photographers to try to include several redpolls in each image so that any Hoary candidates can be compared to adjacent birds under identical conditions.

RÉFÉRENCES consultées par Luc pour la fiche

Cornell Lab of Ornithology. BIRDS OF THE WORLD.
National Geographic Society. OISEAUX D’AMÉRIQUE DU NORD. Broquet.
Peterson R. LES OISEAUX DU QUÉBEC et de l’est de l’Amérique du Nord.
Sibley THE SIBLEY GUIDE TO BIRDS
Stoke. STOKES FIELD GUIDE TO THE BIRDS OF N. AMERICA