Un harle dans la famille Branchu

Un caneton de harle couronné membre d’une famille de canard branchu? Mais diantre, qu’a-t-il bien pu se passer?

Texte de Pierre André.
Photos de Pierre André et Luc Laberge.
Témoignages: Bernard Dugas et Donald McCutcheon (incl. photo)

Le 5 juillet 2019, journée maussade sur le Sentier des étangs à Saint-Donat dans Lanaudière. Le ciel est couvert. La pluie tombe par intermittence. Beau temps pour les canards! Sur l’étang principal, des groupes familiaux d’Anatidés sillonnent l’eau calme. Une fuligule à collier plonge avec ses petits, tout comme la garrot à œil d’or. Les canes colvert arpentent les berges avec leur lot de canetons. Les canes branchu se promènent. Une n’a qu’un caneton, une autre en a huit. Un petit groupe familial attire notre attention (photo en rubrique). Quatre canetons suivent madame Branchu et, parmi eux, un intrus… un jeune harle couronné. Un plongeur parmi des barboteurs. Comment cela a-t-il bien pu arriver? L’hypothèse la plus probable: une femelle de harle couronnée a pondu un œuf – ou plusieurs – dans une cavité occupée par une femelle Branchu. Certains qualifie cette pratique de parasitisme.

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Texte de Pierre André.
Photos de Pierre André et Luc Laberge.
Témoignages: Bernard Dugas et Donald McCutcheon (incl. photo)

Le 5 juillet 2019, journée maussade sur le Sentier des étangs à Saint-Donat dans Lanaudière. Le ciel est couvert. La pluie tombe par intermittence. Beau temps pour les canards! Sur l’étang principal, des groupes familiaux d’Anatidés sillonnent l’eau calme. Une fuligule à collier plonge avec ses petits, tout comme la garrot à œil d’or. Les canes colvert arpentent les berges avec leur lot de canetons. Les canes branchu se promènent. Une n’a qu’un caneton, une autre en a huit. Un petit groupe familial attire notre attention (photo en rubrique). Quatre canetons suivent madame Branchu et, parmi eux, un intrus… un jeune harle couronné. Un plongeur parmi des barboteurs. Comment cela a-t-il bien pu arriver? L’hypothèse la plus probable: une femelle de harle couronnée a pondu un œuf – ou plusieurs – dans une cavité occupée par une femelle Branchu. Certains qualifie cette pratique de parasitisme.

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Vous avez bien dit « invasions »? Petite histoire du rapport entre les harfangs des neiges et les lemmings

Texte: Pierre André et Photos: Luc Laberge et Pierre André

Habitant la toundra arctique, le harfang des neiges est sporadiquement très présent dans le sud du Canada et aux États-Unis. La taille de la population varie selon un cycle de 3 ou 4 ans (Paquin et David, 1993, p. 77). Lorsqu’il y a abondance d’individus en région tempérée, les biologistes parlent d’invasion (anglais irruption). Une espèce qui passe habituellement l`hiver dans le Nord se retrouve alors en densité supérieure à la normale dans le Sud.

Carnivore, le harfang se nourrit dans la toundra arctique de lièvres, de renards, de lagopèdes et d’oiseaux de mer, mais il préfère nettement les lemmings durant l’été. Ces derniers constituent leur principale source d’alimentation (Paquin et David, 1993, p. 58). Or, ces petits rongeurs parfois abondent, d’autres fois se font rares.  Leurs cycles démographiques sont très marqués avec une périodicité qui se situe entre 3 et 4 ans. Le harfang, à l’instar des autres carnivores qui dépendent des lemmings, s’est adapté à ces fluctuations extrêmes et rapides. Que sait-on de cette interaction entre les populations de harfangs et celles de lemmings? Comment les premiers se sont-ils adaptés aux cycles des seconds? Des recherches récentes permettent de faire la lumière sur ces questions.

Parlons lemmings

Les femelles lemmings peuvent se reproduire quelques semaines seulement après leur naissance et avoir jusqu’à trois portées par été. Fait remarquable, les lemmings se reproduisent même en hiver quand les conditions d’enneigement leur sont favorables. Et quand cette portée hivernale est exceptionnelle, la densité de lemmings qui s’en suit est remarquable. On parle alors d’une « année à lemmings », un phénomène encore peu étudié. Les périodes estivale et hivernale de rut sont espacées de pauses printanière et automnale.

Les trois espèces de lemmings présentes au Canada (brun, variable et d’Ungava) ont des cycles courts de fluctuation démographique. Dans une étude menée sur l’Île Bylot dans le Haut-Arctique canadien, Gruyer, Gauthier et Berteaux (2008) ont estimé que les sommets d’abondances reviennent à tous les 3,69 ans en moyenne pour le lemming brun et aux 3,92 ans pour le lemming variable. Ils ont observé que l’une et l’autre de ces espèces ont leurs pics d’abondance au cours des mêmes années. Ces fluctuations synchrones s’accompagnent de grandes variations de densité à l’hectare, pouvant aller, selon les auteurs, jusqu’à une différence de 40 fois pour le lemming brun.

Ces variations sont synchrones à l’échelle de quelques centaines de kilomètres, c’est-à-dire que les pics et les creux surviennent les mêmes années. Cependant, elles sont asynchrones à des sites distants de plus de 1000 km, comme le rapportent Robillard et coll. (2016). Toutefois, l’ampleur et la périodicité de ces pics d’abondance seraient peu prévisibles en raison d’un ensemble de facteurs biotiques et abiotiques qui l’influencent (rapporté par Therrien et coll. 2014).

Qu’est-ce qui peut expliquer cette chute drastique de la population de lemmings à la suite d’une forte abondance d’individus? Non, il ne s’agirait pas de « suicides de masse », une vision Disneyenne dénoncée en 2003. Cela serait plutôt dû à la disponibilité alimentaire ou à la prédation, deux hypothèses qui semblent aujourd’hui les plus signifiantes.

Plus petits mammifères de la toundra, les lemmings sont herbivores et la composition de leur diète dépend de l’espèce et de la disponibilité de végétaux. Par exemple, il peut s’agir de saules et de canneberges pour le lemming variable, et de laîche, de linaigrette et de mousses pour le lemming brun. Les lemmings demeurent actifs toute l’année, même l’hiver alors qu’ils se cantonnent dans des galeries sous la neige. On comprend qu’avec une telle fertilité, la pression sur la ressource alimentaire des lemmings puisse être grande. L’augmentation de la population aggrave les dommages à la végétation jusqu’à ce que la nourriture vienne à manquer.

Des recherches menées par Fauteux, Gauthier et Berteaux (2015) sur le lemming brun de l’Île Bylot sur une période de 10 ans ont permis de constater que le déclin rapide de la population survient à l’automne. Les auteurs croient qu’il s’expliquerait par une forte mortalité estivale et automnale. Au banc des accusés : l’hermine, le renard arctique, le faucon gerfaut, le labbe à longue queue, la buse pattue, le goéland bourgmestre et le harfang des neiges, tous chasseurs de lemmings.

Dans une autre étude toujours conduite sur l’île Bylot, Fauteux et ses coll. (2016) ont vérifié l’effet de la prédation sur une population de lemmings à l’aide d’un exclos de 9 hectares, un grillage empêchant les prédateurs d’entrer. À l’intérieur de la zone d’exclusion, la densité estivale observée était en moyenne 1,9x supérieure, et la survie estivale 1,6x. En hiver, la densité des nids suivant une saison d’abondance est demeurée élevée, alors qu’elle a décliné en présence des prédateurs. Ces observations leur permettent de conclure au rôle important, mais non exclusif, de la prédation.

Ainsi, les fortes densités de lemmings, en un lieu et une année donnés, attireraient les prédateurs de diverses espèces. Cette concentration de carnivores profiterait alors d’un garde-manger bien rempli. En conséquence, l’abondance de nourriture agirait sur leurs taux de reproduction et sur le taux de survie des jeunes. La très forte pression prédatrice serait telle qu’elle décimerait littéralement les populations de lemmings.

L’adaptation du harfang des neiges aux cycles de lemmings

Le Harfang a des couvées dont la taille est directement reliée à la densité de proies. En situation de rareté, les couvées sont de 4 à 7 œufs (Godfrey, 1986, p. 345). Par contre, en situation d’abondance, les moyennes se situent entre 7 et 9 œufs avec un maximum observé de 16 (Paquin et David, 1993, p. 47). La durée de l’incubation est d’environ 33 jours et l’éclosion survient en juillet. La densité des nids varie de 0 à 17 par 100 km2 selon l’abondance de la nourriture suivant une année de fort recrutement (dans Therrien et al. 2014).

Les jeunes restent au nid jusqu’à l’âge de 3 à 4 semaines. Alors qu’ils ne savent pas encore voler, ils se dispersent autour du nid et continuent d’être alimentés par leurs parents. Et ils mangent beaucoup : « il faut environ 120 kg de nourriture, soit près de 1500 lemmings adultes, pour alimenter une couvée de neuf oisillons jusqu’à ce qu’ils soient en mesure de se débrouiller seuls » (FCF, n.d.).  En fait, si on inclut les besoins du couple, ce sont de 1900 à 2600 lemmings qui sont capturés pour combler les besoins alimentaires durant toute la saison de reproduction (Paquin et David, 1993, p. 59).

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Robillard et ses coll. (2016) ont testé deux hypothèses qui peuvent expliquer les invasions de harfangs en zones tempérées. Selon l’hypothèse de la pénurie alimentaire (H1), les invasions s’expliqueraient par le fort déclin de l’abondance des petits mammifères dans l’Arctique qui créerait une pénurie alimentaire et forcerait les harfangs de quitter la toundra massivement l’hiver venu. Selon l’hypothèse du succès reproducteur (H2), la forte abondance de proies durant l’été ouvre la porte à une production élevée de jeunes, ce qui augmente considérablement le pool de migrants l’hiver venu. Pour tester ces hypothèses, ces auteurs se sont basés sur des données d’abondance de proies qu’ils ont collectées sur deux sites en toundra arctique et, pour les observations de harfangs, sur celles de la science citoyenne, en particulier sur les résultats des décomptes des oiseaux de Noël à l’échelle continentale. La période couverte s’étend de 1994 à 2011. Au terme de leurs analyses, les auteurs concluent en l’existence d’une relation positive entre l’abondance estivale de petits mammifères et l’abondance hivernale de harfangs des neiges dans nos régions. En conséquence, ils confirment l’hypothèse du succès reproducteur (H2).

Ces auteurs rapportent également à partir de la littérature que trois éléments viennent appuyer l’hypothèse du succès reproducteurs au détriment de celle de la pénurie alimentaire : (1) la présence durant les invasions d’une abondance de jeunes, (2) le fait que les harfangs observés en zone tempérée soient en bonne forme physique et (3) que si les individus étaient en manque de nourriture, ils n’auraient vraisemblablement pas la force de migrer sur plus de 1000 km.

Pour contrer les creux populationnels de lemmings qui suivent directement une année de forte abondance, les harfangs cherchent à se reproduire en des lieux où les populations de lemmings sont abondantes. Ils vont donc explorer un vaste territoire à la recherche des meilleurs lieux. Ce faisant, ils ne démontrent pas de fidélité à leurs aires de reproduction. Grâce à des suivis télémétriques menés avec succès sur 9 femelles, Therrien et ses coll. (2014) ont démontré qu’entre les années, la nidification se fait en moyenne en des lieux distants de 725 km, les valeurs observées s’étendant de 18 à 2024 km. Les femelles qu’ils ont suivies, une fois rendues dans leur habitat, ont prospecté, de façon non linéaire, en moyenne sur une distance de 536 à 1702 km, une distance plus grande que celle qu’elles ont parcourues en une douzaine de jours en direction nord depuis leur lieu d’hivernage. Leurs observations suggèrent que les femelles s’établissent dès qu’elles trouvent un lieu propice à la nidification tel qu’un site où les lemmings abondent et un territoire qui n’est pas déjà occupé par un harfang. Ainsi, le harfang profite, par ses qualités de prospecteur de proies, des pics d’abondance de lemmings sur un territoire très vaste.

Par ailleurs, leurs études télémétriques ont démontré que plus de 75% des femelles demeurent dans l’Arctique toute l’année. En restant dans le Nord en hiver, les adultes sont plus près des sites de nidifications et peuvent démarrer l’exploration territoriale plus tôt au printemps. Des chercheurs avancent que les jeunes (comme le jeune mâle sur la photo, Rosemère, déc. 2017), qui mettront quelques années avant de se reproduire, ont avantage à migrer plus vers le Sud cherchant un temps plus doux, découvrant des sites de faible enneigement où les proies sont plus facilement disponibles et réduisant la compétition intergénérationnelle pour des ressources alimentaires plus rares.

Conclusion

De toute évidence, le harfang des neiges s’est adapté aux fortes et somme toute peu prévisibles variations des populations de lemmings dans l’Arctique canadien. La taille de ses couvées et le succès de l’élevage des jeunes jusqu’à la maturité varient selon la disponibilité des proies. Pour maximiser ses chances de succès reproducteur, les harfangs ne sont pas fidèles à leur site de reproduction. Ils prospectent plutôt sur des centaines de kilomètres afin d’établir leurs nids sur un territoire à haute densité de lemmings. De telles distances sont nécessaires car les cycles de lemmings sont synchrones à l’échelle régionale, mais asynchrones à des distances de 1000 km. À la suite d’un été de forte densité de lemmings, l’abondance des harfangs est telle que le potentiel de migrants est élevé. Certains individus, surtout des jeunes, migrent alors vers le Sud en quête de conditions météorologiques plus clémentes et de proies plus disponibles, réduisant d’autant la compétition avec les adultes qui hiverneront dans la toundra. Les nombreuses observations de harfangs au Québec durant les années d’invasion seraient plutôt liées au succès de reproduction durant les pics d’abondance de lemmings qu’à une pénurie alimentaire.

Cet article est paru dans le Bio-Nouvelles de la Société de Biologie de Montréal (SBM), Hiver 2018, vol. 46, no. 1, p. 9-11.

Sources

Fauteux, D., G. Gauthier et D. Berteaux (2015). Seasonal demography of a cyclic lemming population in the Canadian Arctic. Journal of Animal Ecology 84: 1412–1422.

Fauteux, D., G. Gauthier et D. Berteaux (2016) Top-down limitation of lemmings revealed by experimental reduction of predators. Ecology 97: 3231-3241.

Fédération canadienne de la Faune (FCF) (non daté). Faune et flore du pays, Environnement et Changement climatique Canada et FCF.

Gruyer N., G. Gauthier et D. Berteaux (2008). Cyclic dynamics of sympatric lemming populations on Bylot Island, Nunavut, Canada. Can. J. Zoo., 86: 910-917. doi:10.1139/z08-059.

Godfrey, 1986. Les oiseaux du Canada. Éd. révisée, Musée national des sciences naturelles, Musées nationaux du Canada, p. 345.

Paquin, J. et N. David (1993). Le Harfang des neiges. Centre de conservation de la faune ailée de Montréal, 107 p.

Robillard A., J.F. Therrien, G. Gauthier, K.M. Clark et J. Bêty (2016). Pulsed resources at tundra breeding sites affect winter irruptions at temperate latitudes of a top predator, the snowy owl. Oecologia 181: 423–433

Therrien J.F., G. Gauthier, D. Pinaud et J. Bêty (2014) Irruptive movements and breeding dispersal of snowy owls: a specialized predator exploiting a pulsed resource. J. Avian Biol. 45: 536–544. doi:10.1111/jav.00426

Qu’advient-il des oiseaux durant un ouragan?

Par Pierre André, biologiste

Derniers jours du mois d’août 2017, l’ouragan Harvey frappe de plein fouet le Texas (pour voir sa trajectoire, cliquez ici). Les vents atteignent les 215 km/h. Les pluies diluviennes inondent Corpus Christi et ses environs. La population de cette région vit une catastrophe naturelle sans précédent. Pendant l’ouragan, les gens ont connu l’insécurité et la terreur. Qu’en est-il des oiseaux?

Les oiseaux se cachent pour se protéger

Dans une description détaillée, publiée en 1945, George M. Sutton décrit ses observations du comportement des oiseaux lors du passage d’un ouragan à Orlando en Floride. La majorité des oiseaux cherchait à se mettre à l’abri des intempéries. Certains demeuraient dans la cavité qu’ils occupaient (pic à tête rouge). Plusieurs piquaient vers le sol s’abritant sous ou derrière des structures anthropiques ou des arbustes résistants (pie-grièche, paruline à couronne rousse). D’autres enfin demeuraient au sol à l’abri des herbes denses jusqu’à ce que passe la tempête (Paruline à couronne rousse, pluvier kildir, aigrette bleue).

C’est ce comportement de recherche d’abri qu’a adopté Harvey, le maintenant célèbre épervier de Cooper, qui a trouvé refuge dans un taxi. Cette vidéo a été vue plus de 850 000 fois.

Le contournement de la tempête

Certains oiseaux vont contourner les tempêtes. En 2012, un courlis corlieu du nom de Machi, bagué en 2009 en Virginie, a été rapporté par un chasseur en Guadeloupe. L’oiseau a littéralement dévié de sa trajectoire afin de contourner la tempête Maria comme l’illustre la carte suivante.

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La dérive sur de longues distances

Sutton observa également des oiseaux happés par le vent (Sterne pierregarin et goéland à bec cerclé) ou dérivant sans contrôle apparent (balbuzard pêcheur).

La participation des citoyens membres de la communauté eBird permet de mieux comprendre la dispersion qui est associée aux ouragans. Dans le cas de celui de Harvey, l’équipe BirdCast a mis au point une carte dynamique (http://birdcast.info/forecast/live-map-of-birds-displaced-by-hurricane-harvey/). Cette carte met en évidence les observations confirmées dans la région frappée pour 10 espèces d’oiseaux pélagiques ou côtiers. Plusieurs individus se sont retrouvés des dizaines, voire quelques centaines de kilomètres à l’intérieur des terres. À titre de repère sur le cliché qui apparait à l’en-tête, la distance entre Houston et Dallas est de l’ordre de 360 km.

Dans l’œil de l’ouragan

Certains individus semblent « trouver refuge » ou être piégés dans l’œil de l’ouragan. Sur l’image satellitaire ci-dessous (tirée également de BirdCast), le bleu dans le rouge de l’œil de l’ouragan serait de nature biologique, probablement des oiseaux, des insectes et peut-être des chauves-souris.

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Ce phénomène avait d’ailleurs été observé durant les ouragans Irene (2011) et Sandy (2012) (Van den Broeke, 2013). Il a aussi défrayé les manchettes lors du passage de  Matthew en 2016. Cette courte vidéo, extrait d’un bulletin de météo, montre bien la présence de corps biologiques dans l’œil de l’ouragan.

Et il y a des pertes de vie

Un des effets directs des ouragans est la mortalité des oiseaux qui peut être causée par les forts vents, les pluies et les inondations dues aux ondes de tempêtes. La mortalité peut aussi survenir au cours des déplacements d’individus sur de longues distances, causés par les vents de tempête (Wiley et Wunderle Jr, 1993). Les causes de ces mortalités peuvent être nombreuses : hypothermie des oiseaux détrempés (surviendrait surtout chez les jeunes), collision avec des objets éjectés ou des obstacles variés, épuisement…

En 1906, Clark (cité par Wiley et Wunderle Jr., 1993) fait état des dommages causés par un ouragan qui a frappé l’île de St-Vincent en 1898. Sa narration nous permet de mieux comprendre les conséquences de ce type de catastrophes naturelles :

The center of the storm passed directly over the island, and the interior forest as well as the fruit trees on the cultivated areas were almost entirely destroyed. On the next day the island appeared as if it had been swept by fire: there was not a leaf nor any green thing in sight. Everything was brown. The number of birds was very sensibly diminished, those of the « high woods », especially the [St Vincent] parrots [Amazona guildingii], appearing to have suffered the most. Hundreds, if not thousands of birds were killed on the island, and quantities were driven out to sea and lost. Allenia albiventris [Scaly-breasted Thrasher, Margarops fuscus] after the storm became a common resident on Union Island and Carriacou (possibly on some of the other Grenadines also), places where previously it had been unknown. It has since, however, died out at both places. One or two [St Vincent] parrots were picked up dead on the shores of St Lucia. The effects of the storm were not felt all atonce. For days afterwards parrots and « Ramier » [Scaly-naped Pigeon Columba squantosa] would stray into the smaller towns in so helpless a condition that many fell prey to the negroes. It is possible that starvation was the cause of this, as every green thing had been destroyed, and it was several days before the trees began to put forth buds. When the vegetation did begin to recover from the shock, the whole island, I was told, presented much the appearance of a rugged New England landscape in the spring. A number of the parrots were obtained alive at this time, and some of them are living in captivity yet.

Les ouragans peuvent être catastrophiques pour les oiseaux durant leur migration. Dionne et ses collègues (2008) rapportent que l’ouragan Wilma, qui a frappé la côte est-américaine en 2005, est passé dans un corridor majeur de migration. Des milliers d’oiseaux, dont des martinets, auraient alors été piégés et emportés, aboutissant aussi loin que dans les provinces de l’Atlantique et en Europe de l’Ouest. De cet événement, au moins 727 martinets ont été trouvés morts. Les données d’inventaire des martinets ramoneurs au Québec ont permis aux chercheurs d’estimer la baisse de la population l’année subséquente d’approximativement 50 %.

Conclusion

Sutton avait été surpris de la capacité des oiseaux à s’ajuster si rapidement aux conditions météorologiques imposées par la tempête. Il n’empêche que l’énergie que les volatiles investissent pour lutter contre la tempête peut causer directement leur mort. Un taux élevé de mortalité peut s’avérer catastrophique dans le cas de populations d’espèces menacées ou vulnérables. Et au-delà de ces conséquences directes, la destruction des écosystèmes et des habitats tout au long de la trajectoire de l’ouragan est aussi reconnue pour être la source de la chute radicale de la taille de certaines populations d’oiseaux. Ces catastrophes naturelles imposent souvent aux oiseaux un changement de diète, la recherche de nouvelles aires de nidification, d’alimentation ou pour passer l’hiver. Sans compter qu’elles nuisent au succès de reproduction.

Il faut donc conclure que si les ouragans s’avèrent dévastateurs pour les populations humaines, elles le sont tout autant pour les populations aviaires.

Sources 

Dionne M., C. Maurice, J. Gauthier et F. Shaffer, 2008. Impact of Hurricane Wilma on Migrating Birds : The Case of the Chimney Swift. The Wilson Journal of Ornithology, 120(4): 784-792.

Sutton G.M., 1945. Behavior of Birds during a Florida Hurricane, The Auk, 62(4) :603-606.

Van den Broeke M.S., 2013. Radar Observations of Biological Scatterers in Hurricanes Irene (2011) and Sandy (2012). JTECH, déc. 2013, https://doi.org/10.1175/JTECH-D-13-00056.1.

Wiley J.W. et J.M. Wunderle Jr, 1993. The Effects of Hurricanes on Birds, with special references to Caribbean Islands, Bird Conservation International, vol. 3 : 319-349.

 

Entendez-vous les Tchik-a-di-di

Par Pierre André, Les Branchu – SBM

Avec une photo de Maxime Aubert

Quelle chanteuse que la Mésange à tête noire (Poecile atricapillus). Ses fameux Tchik-a-di-di-di me rappellent une chanson d’Alys Robi (1923-2011). Comme la première star internationale du Québec, la Mésange dispose de tout un répertoire (voir à la fin de cet article). Les chants qui le composent constituent les bases d’un véritable langage qui permet aux individus d’échanger de l’information. En utilisant la variété dont elle dispose et en modulant les chants au gré de ses besoins, elle parvient à reconnaître ses congénères, maintenir les liens de groupes hivernaux, marquer son territoire, solidifier ses liens familiaux ainsi que signifier et localiser la présence d’un danger. Des recherches récentes apportent un éclairage nouveau sur la communication de la Mésange. Voyons ce qu’il en est.

Tchik-a-di

Extrait : http://www.xeno-canto.org/132414

Ce cri est sûrement le plus connu du répertoire de la Mésange à tête noire. Cependant, elle n’est pas la seule à le chanter car il est partagé par l’ensemble des sept espèces du genre Poecile.  Ce classique est utilisé durant toute l’année, mais de façon plus fréquente à l’automne et à l’hiver, de jour quand le soleil est à son zénith, vers midi (Avey et coll. 2008). Il renferme beaucoup plus d’information que ce que nous, humains, pouvons en saisir.

Qui y a-t-il dans ce cri qui permette à la Mésange à tête noire de reconnaître les individus de son espèce? D’abord la syntaxe, c’est-à-dire l’ordre dans lequel les composantes du cri sont émises. Ce chant se compose de quatre éléments distincts que l’on peut symboliser en A-B-C-D (Fig. ci-dessous tirée de Proppe et coll. 2010). Si un des éléments peut être décuplé ou absent, l’ordre de leur apparition doit être maintenu.

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Toute modification de cet ordre résulte en l’absence de réaction de la part des mésanges. Il en est de même pour les fréquences (en Hertz) dans l’étendue desquelles le chant est émis, ainsi que pour l’amplitude du chant (Charrier et Sturdy 2005). De plus, l’augmentation de la rythmicité par rapport à la normale accroit l’expression de comportements moteurs chez celle qui l’entend, alors que sa réduction ne suscite aucune réaction. Ainsi, si la seconde note du cri tarde anormalement à arriver, l’oiseau ne reconnaît pas l’individu qui l’émet comme étant de son espèce. Enfin, toutes les composantes du chant ne transportent pas la même information. La dernière syllabe, le –di, serait la plus importante dans la reconnaissance de l’appartenance spécifique (Bloomfield et ses coll. 2008). Il s’agit aussi de la note qui se disperse le plus loin dans l’environnement. Cette capacité de distinguer les chants est importante dans les régions où plus d’une espèce de Poecile se côtoient, par exemple quand les mésanges à tête noire (P. atricapillus et à tête brune (P. hudsonicus) partagent un même habitat.

Si les premières notes (ABC) servent surtout à la communication à courte distance, la dernière, le di, est celle qui se disperse le plus loin dans les forêts mixtes, habitat préféré de l’espèce (Proppe et coll. 2010).

Ce qui est encore plus remarquable, ce sont les modulations que peuvent prendre les Tchick-a-di-di en situation de crise (Schwarz 2005). Par exemple, lorsqu’un prédateur est dans les environs, une mésange peut signifier aux autres membres du groupe s’il est en vol ou stationnaire, et s’il s’agit d’un ennemi de petite ou de grande taille. Quand le prédateur est en vol, elle émet un siit très aigu. Quand il est posé, elle utilise plutôt un puissant Tchik-a-di-di en guise de signal d’alarme. À l’écoute du cri, les mésanges se rassemblent pour harceler et attaquer le prédateur. Et comment communiquent-elles la taille de l’attaquant? C’est dans la signature acoustique du cri que réside la réponse, des changements qui sont peu audibles ou même inaudibles à l’oreille humaine. Mais elles peuvent aussi augmenter le nombre de di, en en émettant 5, 10 ou même 15 d’affilée (Templeton et coll. 2005). Observez les mésanges près de chez vous. Si un chat s’approche d’elles, vous entendrez une séquence de di.

Fii-bii

Extrait : http://www.xeno-canto.org/217088

Cette mélodie sifflée sur deux notes, dont la seconde est un ton plus bas que la première, est plus fréquemment utilisée, durant l’hiver et au printemps. On l’entend presqu’exclusivement à l’aube (Avey et coll. 2008). C’est elle qui constitue le véritable chant de la Mésange à tête noire. Il est utilisé avec puissance lors des interactions territoriales et avec douceur lors du transfert de nourriture entre partenaires.

Depuis toujours, on estimait que seul le mâle chantait ce Fii-bii. Des chercheurs du laboratoire du professeur Chris Sturdy, du Département de psychologie de l’Université d’Alberta, ont récemment découvert que les femelles avaient des chants similaires à ceux des mâles (Hahn et coll. 2016; CBC News 2016).

Durant l’hiver, les mésanges se rassemblent en petits groupes de 6 à 10 individus au sein desquelles s’établit une hiérarchie autour du couple dominant. Un oiseau en domine un autre en chantant en même temps que lui. Et cette information est saisie par l’ensemble des membres du groupe qui lui reconnaîtra son rôle dominant. En fait, le groupe saisit l’ensemble des relations de dominances (Toth et coll. 2012).

Ce Fii-bii permet donc de définir ces rapports sociaux, de distinguer les membres d’un groupe de ceux d’un autre, de protéger leurs territoire d’alimentation et de reproduction. Il contribue aussi à l’appariement des couples.

L’amplitude constante et élevée du chant indique à la femelle qu’elle entend un mâle dominant (Hoeschele et coll. 2010). À son écoute, celle-ci vocalise plus et augmente ses comportements moteurs.

Quand un oiseau s’introduit et chante sur le territoire de reproduction d’un autre individu, ce dernier accélère la cadence de son chant, ce qui est souvent suffisant pour faire déguerpir l’intrus (Baker et call. 2012). Cependant, s’il persiste dans son intrusion, cette cadence accélérée se maintiendra jusqu’à l’attaque dont l’éminence sera toujours annoncée par des chants de gorge (gargles), des dii-dii-dii, émis juste avant l’opération. Pourquoi annoncer l’attaque? Si le défendeur parvient à convaincre l’intrus de quitter les lieux, l’un et l’autre évitent une agression qui pourrait les blesser ou même mener à la mort d’un des belligérants.

Bien que tous les Fii-bii nous semblent identiques, les mésanges perçoivent des différences selon l’origine géographique de l’oiseau qui chante. C’est comme si celles de l’Alberta, de la Colombie-Britannique et de l’Ontario avaient un accent que les résidentes de l’une ou l’autre de ces provinces peuvent discerner. La durée du chant serait discriminante, tout comme, selon toute vraisemblance, d’autres indicateurs acoustiques. Non seulement les mésanges distinguent-elles un chant qui n’est pas de leur origine géographique, elles pourraient également discerner le genre masculin ou féminin de l’émetteur. Ces chants ont des caractéristiques acoustiques différentes. Le glissando décroissant de la première note, le Fii, est plus grand chez la femelle.

Conclusion

Les chercheurs ont fait ces découvertes en utilisant des enregistrements sonores manipulés et retransmis dans des conditions naturelles, de semi-captivité ou en volière. Ils ont déchiffré les signatures acoustiques des mésanges qui ont répondu. Durant l’émission des enregistrements, ils ont noté le comportement des mésanges réceptrices. Ces nouvelles technologies et leur application selon de stricts protocoles de recherche et d’analyse leur permettront  assurément de mieux comprendre le monde des mésanges. Les chercheurs n’ont pas fini de nous étonner.

La Mésange à tête noire est fascinante. Soyons attentifs aux différents comportements associés à son chant et à ses cris. Entendez-vous les Tchik-a-di-di?

Répertoire des chants de la Mésange à tête noire

Selon Donal W. Stokes dans le tome 1 de Nos oiseaux. Tous les secrets de leur comportement, Éd. De l’Homme, 1989, p. 182 à 184. Ajusté à la lumière de l’information ci-haut présentée.

Fii-bii. Utilisé à l’année, mais surtout l’hiver et au printemps, principalement vers midi. Suite de deux notes sifflés et aigus, le premier étant d’un ton au-dessus du second. Puissant chant lors des querelles autour d’un territoire de reproduction, et plus en douceur lors du transfert de nourriture entre partenaires. Glissando plus grand chez la femelle sur le Fii. Caractéristiques acoustiques distinctes selon l’origine géographique de la population. Indicateur de situation hiérarchique dans le groupe. Fréquence accélérée en situation de conflit, accompagné d’un di-di-di juste avant une agression.

Tchik-a-di. L’accent est mis sur les deux premières syllabes. Utilisé à l’année, surtout à la fin de l’été et en hiver. Permet aux membres du groupe de demeurer à portée de voix et de se repérer. Utilisé pour signifier au groupe la présence d’un prédateur posé à proximité ainsi que sa taille.

Tsiit. Note douce, aigue et brève émise quand de la Mésange mange paisiblement. Fonction possible, s’assurer que les membres du groupe sont à portée de voix.

Di-di. Note répétée parfois longuement précédant toujours une action agressive comme une poursuite. Utilisé lors de querelles territoriales.

Tchibitchi. Cri rapide de trois notes avec l’accent mis sur la dernière. Utilisé en situations conflictuelles par un oiseau dominant. Marque une agressivité qui incite les autres à déguerpir.

Tsidilidiit. Cri prolongé à l’allure folklorique le plus utilisé en situations conflictuelles. Accent mis à la fin de la phrase. Émis lors d’escarmouches et de poursuites.

Siip-siip. Série rapide de notes brèves et aigues émises pour signifier au groupe qu’elle a repéré un danger, notamment un prédateur au vol. Incite à l’immobilisation ou à tout le moins à une grande vigilance.

Tchipi. Cri aigu et répété souvent accompagné de battements rapides des ailes. Utilisé lors du transfert de nourriture entre partenaires ou aux oisillons.

Sources

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