Les éoliennes et les oiseaux. Un survol des résultats des suivis d’exploitation de parcs éoliens

Par Pierre André, biologiste

Il est indéniable que les éoliennes ont une incidence sur la faune aviaire. Elles modifient le comportement d’individus qui fréquentent les lieux qui accueillent ces infrastructures. Occasionnellement, elles deviennent la cause de la mort d’oiseaux et de chauves-souris. Dans ce post, je vous propose un bilan des suivis disponibles sur la mortalité des oiseaux dû aux éoliennes.

Des débuts hasardeux

La mortalité massive d’oiseaux, en particulier de rapaces, dans quelques parcs éoliens a de quoi marquer l’imaginaire et faire frémir tous les amants des oiseaux.  À titre d’exemple, prenons le cas du parc éolien d’Altamont Pass (établi en 1982), composé de 5400 éoliennes (avec mâts en treillis), s’étendant sur 150 kilomètres carrés, à l’est de San Francisco. La puissance installée est estimée à 580 MW (ICF International, 2015, p. 1-1). Les images Google Earth qui suivent donnent un aperçu de ces aménagements.

Selon le Center for Biological Diversity (CBD), ce parc éolien, l’un des premiers aménagé aux États-Unis, serait le plus meurtrier au monde. La mortalité élevée, entre autres d’individus d’espèces protégées par la loi,  a été étudiée par des chercheurs et dénoncée par des organismes environnementaux. Au moment du renouvellement du permis en 2005, les producteurs d’énergie se sont vu imposer de nombreuses conditions dans le but de réduire significativement la mortalité aviaire, l’objectif étant une réduction de 50% par rapport aux années 1998-2003 pour 4 espèces cibles qui sont la crécerelle d’Amérique, la chevêche des terriers, la buse à queue rousse et l’aigle royal. Ces conditions incluent le démantèlement, le remplacement ou la relocalisation des éoliennes les plus meurtrières, la modulation des opérations en période critique pouvant aller jusqu’à l’arrêt temporaire de certaines turbines, la réalisation de suivis de mortalité par un expert indépendant…

Les données de suivis pour la période 2005-2013 montrent qu’il y a en moyenne 837 oiseaux de proie qui décèdent chaque année à l’échelle d’Altamont Pass (I.C. 95%=755-897) et 3493 (2916-4070) individus d’autres groupes, pour un total de 4331 (3671-4990) oiseaux (ICF International, 2015, Tableau 3-7). En outre, ces oiseaux morts sont issus de quelque 80 espèces, dont 957 étourneaux sansonnets, 953 sturnelles de l’Ouest, 667 pigeons bisets (forme domestique),  266 chevêches des terriers, 244 crécerelles d’Amérique, 169 buses à queue rousse, 122 tourterelles tristes, 103 alouettes hausse-col et 43 aigles royaux (Ibid.). Ce qui fait une mortalité moyenne de 10,37 (6,41-14,33) oiseaux par mégawatt (MW) par année, dont 2,01 (1,14-2,56) rapaces.

Ces taux élevés sont dus, selon le CBD, à une piètre évaluation des incidences du projet sur les oiseaux préalablement à la mise en place des éoliennes. Surtout, souligne ICF International, celui-ci a été aménagé dans un écosystème qui supporte une grande diversité aviaire, tant d’espèces résidentes et migratrices qu’hivernantes.

Depuis les années 1980, le nombre de projets éoliens a crû à travers le monde. Les méthodes d’évaluation des impacts se sont améliorées et les suivis de mortalité aviaire sont dorénavant exigés. Il nous est donc possible de mieux apprécier les taux de mortalité à différents endroits ainsi que le caractère exceptionnel d’Altamont Pass.

Quelques bilans des suivis

France

En France, une synthèse a été effectuée en collaboration avec la Ligue de protection des oiseaux (LPO) (Marx, 2017). L’analyse porte sur le suivi de 645 éoliennes appartenant à 91 parcs éoliens. Les résultats montrent « une répartition hétérogène des cadavres sous les différentes éoliennes d’un même parc » (p. 30). Dans le cadre de cette étude, les 803 cas de mortalité directe rapportés lors de 35 903 prospections sous 532 éoliennes ont été analysés.

L’analyse permet de constater que les individus retrouvés se répartissent en 97 espèces. 49,7% des dépouilles sont des Passériformes, avec une dominance nette de Régulidés (les roitelets), d’Alaudidés (les alouettes) et de Passéridés (les moineaux). Suivent les Falconiformes avec 23,1%. À l’échelle de la France, les principales espèces retrouvées sont dans l’ordre décroissant d’importance : le roitelet à triple bandeau, le martinet noir, le faucon crécerelle, la mouette rieuse, l’alouette des champs et la buse variable.

La mortalité réelle, qui tient compte de la surface réellement explorée pour chercher les carcasses, de l’efficacité de l’observateur à les repérer, de la fréquence des visites et de la disparition des cadavres dû aux charognards, n’a pu être estimée que sur 8 de ces parcs. Elle varie de 0,3 à 26,8 oiseaux par éolienne par année, avec une médiane de 4,5 (i.-e. 50% des données se trouvent sous cette valeur) et une moyenne autour de 7,0 (p. 58). Les auteurs expliquent la grande variabilité entre les éoliennes par des facteurs de localisation et par l’effort variable de prospection : distance d’éloignement entre un parc éolien et une zone de protection, proximité de silos à grain, superficie prospectée…

Canada

Au Canada (Alberta, Ontario et Provinces de l’Atlantique seulement), la base de données du Suivi des populations d’oiseaux et de chauves-souris relié à l’énergie éolienne, à laquelle collabore Études d’Oiseaux Canada, fait état des espèces et des nombres visés par une collision mortelle, données recueillies entre 2006 et 2014 par le suivi de 1889 éoliennes réparties dans 65 parcs éoliens. En tout, ce sont 2585 carcasses qui ont été retrouvées. Du lot, les 2182 individus identifiables appartenaient à 173 différentes espèces, dont 69,4% de Passériformes et 7,7% de Falconiformes (p. 13). Certaines espèces ont été plus fréquemment trouvées toutes provinces confondues. Il s’agit de l’alouette hausse-col, du roitelet à couronne dorée, du viréo aux yeux rouges ainsi que des hirondelles noire et bicolore. Les auteurs estiment par ailleurs que les fluctuations des populations au cours de l’année et leur phénologie (migration, envol des jeunes…) auraient un effet sur la composition spécifique des oiseaux décédés (p. 38).

Les résultats de mortalité, corrigés pour les surfaces réelles inventoriées, l’efficacité du prospecteur, la fréquence des visites et la disparition des carcasses, ont pu être obtenus pour 46 parcs pour lesquelles il y a eu au moins une saison de suivi. Ils diffèrent selon la région concernée. En Alberta, où il y a eu 120 éoliennes visées par l’analyse sur les 958 en place, la mortalité de rapaces a été estimée à 0,06 (0-0,12) oiseau par éolienne par année, et pour les autres groupes d’oiseaux, elle est de 2,65 (1,90-3,40) (p. 36). En Ontario, où 1202 éoliennes ont été analysées sur les 2303 installées, elles sont de 0,20 (0,19-0,21) rapaces, et de 6,14 (5,83-6,45) pour les autres.  Dans le Canada Atlantique, où 92 éoliennes sont visées par l’analyse sur les 521 en place, elles sont respectivement de 0 et de 1,17 (0-2,18) oiseaux par éolienne par année.

Pour expliquer ces écarts, les auteurs évoquent la localisation d’éoliennes dans un corridor migratoire en Ontario, ainsi qu’un biais d’échantillonnage (p. 37).  Ils soulignent également que les intervalles de confiance des moyennes ne tiennent pas compte de l’erreur associée aux facteurs de correction et aux biais d’échantillonnage. Les intervalles seraient vraisemblablement sous-estimés (p. 38).

Québec

Au Québec, une synthèse de la mortalité des oiseaux et des chauves-souris reliée aux éoliennes est en cours de réalisation (Lemaître et Drapeau, 2015). À la demande de différentes commissions d’enquête et d’audience publique du BAPE, les responsables de la faune du Québec ont rendu publics quelques résultats des suivis des parcs éoliens. Lemaître et Drapeau (2015) font état des résultats standardisés de 12 parcs éoliens pour la période de 2009 et 2014. La mortalité varie entre 0,00 et 0,18 oiseaux de proie par éolienne par année selon le parc et l’année d’échantillonnage. Ceci correspond à un taux inférieur à 0,09 rapaces par MW par année. Des résultats de mortalité des oiseaux en général ont aussi été rendus publics (MRNF 2011). Les estimés concernent 5 parcs éoliens. Les taux de mortalité estimés par le ministère pour la période 2005-2010 varient de 0 à 6,8 oiseaux par éolienne par année selon le parc, voire jusqu’à 9,96 oiseaux selon la méthode de calcul retenue.

Conclusion

Les résultats présentés montrent que les mortalités varient selon le lieu et les caractéristiques du parc éolien. C’est donc dire que la localisation, combinée à la nature des écosystèmes et à la phénologie des espèces ont une incidence sur les mortalités observées.

Il s’avère donc essentiel d’une part, de dresser un inventaire de la faune aviaire dans les lieux d’implantation pressentis et d’évaluer l’impact de l’implantation potentielle d’éoliennes sur les populations d’oiseaux, en particulier pour les espèces à statut précaire. C’est ce qui a été mis en place au Québec, comme sous une majorité de juridictions à l’échelle mondiale.

Les suivis de mortalité sont essentiels pour valider les hypothèses avancées dans l’étude d’impact. Espérons que la synthèse annoncée, à défaut de rendre publics dans un format interprétable tous les rapports de suivis, verra le jour prochainement et qu’elle confirmera que les taux de mortalité aviaire dans tous les parcs éoliens du Québec sont effectivement faibles. Enfin, les producteurs d’énergie doivent adapter la gestion des éoliennes en fonction des résultats des suivis, quitte à voir ainsi réduire leur production.

Il semble que la situation des éoliennes d’Altamont Pass soit rare, quoiqu’elle ne soit probablement pas unique. Elle appelle à la vigilance, ce qui implique une planification des projets selon les règles de l’art, la réalisation de suivis rigoureux et indépendants ainsi qu’une gestion adaptée des parcs éolien à chaque situation.

Sources

Center for Biological Diversity (non daté). Fact sheet on Altamont Pass bird kills. 2 p.

Études d’Oiseaux Canada, Environnement et Changement climatique Canada, Association canadienne de l’énergie éolienne et ministère des Ressources naturelles et des Forêts de l’Ontario (2016). Base de données du Suivi des populations d’oiseaux et de chauves-souris relié à l’énergie éolienne. Sommaire de l’information présentée dans les rapports de suivi postérieur à la construction. Juillet 2016, 48 p.

ICF International (2015). Altamont Pass Wind Resource Area Bird Fatality Study, Monitoring Years 2005-2013. December. M107. (ICF 00904.08) Sacramento, CA. Prepared for Almeda County Community Development Agency, Hayward, CA.

Johnson D.H., S.R. Loss, M.S. Smallwood et W.P. Erickson (2016). Avian fatalities at wind energy facilities in North America: a comparison of recent approaches. Human-Wildlife Interactions 10(1):7-18.

Lemaître, J. et J. Drapeau (2015). Synthèse des mortalités d’oiseaux de proie et de chiroptères dans les parcs éoliens du Québec – rapport préliminaire. Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, Québec, 3 p.

Marx, G. (2017). Le parc éolien français et ses impacts sur l’avifaune. Étude des suivis de mortalité réalisés en France de 1997 à 2015. Ligue de protection des oiseaux, mise à jour septembre 2017, 92 p.

MRNF (2011). Tableaux synthèses des mortalités d’oiseaux et de chiroptères (2005-2011). 16 mars 2011, 3 p.

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