V pour… Vol d’oiseaux.

Par Pierre André, Les Branchu – SBM

Avec des photos de Maxime Aubert

Depuis déjà quelques semaines, les bernaches, oies et canards reviennent progressivement de leurs aires d’hivernage. Ils volent en formant de grandes lignes ou de grand V. Ces élégants déplacements sont fascinants, ils attirent l’attention des petits et des grands. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi ces oiseaux volent en formation?

Les individus déploient des efforts qui varient selon leur position au sein du groupe. Comme cela se passe dans les pelotons de cyclistes, celui de tête dépense le plus d’énergie, alors que ceux qui le suivent en ont moins besoin. Qu’est-ce qui explique cette différence? C’est qu’en battant des ailes, un individu crée un courant ascendant derrière lui qui favorise le suivant. Pour mieux en profiter, celui-ci vole légèrement plus haut que le précédent et à une distance qui favorise l’effet d’aspiration. En 2001, Weimerskirch et ses collaborateurs (Nature, 413 (6857), p. 697-698) notaient que les Pélicans blancs (Pelecanus onocrotalus) qui volent seuls battent plus fréquemment des ailes et ont un rythme cardiaque plus élevé que ceux qui volent en formation. Ils concluent que le vol en V ou en ligne réduit les dépenses énergétiques. De plus, cela facilite la communication visuelle entre les individus et la cohésion au sein du groupe.

Baldassarre, dans sa synthèse intitulée Ducks, Geese, and Swans of North America (Johns Hopkins University Press, 2013, vol. 1, p.221) résume bien la connaissance sur les migrations des Bernaches du Canada (Branta canadensis). Celles-ci ne restent que quelques semaines sur leur aire d’hivernage avant de reprendre leur longue envolée vers le Nord. La température, la fonte de la neige et celle du couvert de glace déclencheraient le début des déplacements. Les bernaches bénéficient alors des résidus de maïs laissés en champs et, sur les plans d’eau, d’espaces libres de glace. Elles synchroniseraient donc leur progression vers le Nord avec l’arrivée locale du printemps, profitant ainsi de conditions favorables à leur alimentation.

Les oiseaux bernaches décollent généralement au crépuscule et volent de jour comme de nuit, en petites bandes de dizaines à quelques centaines d’individus. Si les conditions environnementales s’avèrent défavorables au cours de leur progression, ils peuvent revenir temporairement vers le Sud. Les oiseaux arrêtent fréquemment pour se reposer et s’alimenter. Il faut comprendre que les adultes, en particulier ceux qui nichent le plus au Nord, doivent arriver à destination en bonne condition physique pour se reproduire. Ainsi, en comparaison des déplacements automnaux qui durent généralement moins de sept jours, la migration printanière peut s’étirer sur quelques semaines.

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Bien qu’une bernache puisse voler à plus de 2 km d’altitude, la majorité des oiseaux en formation sillonne le ciel entre 230 m et 915 m. Au final, les vols en V permettent aux bernaches d’économiser de 10% à 14% de leur énergie par rapport à un vol en solo, un pourcentage qui pourrait même atteindre 51%.

Les recherches se poursuivent pour mieux comprendre la migration en formation des grands oiseaux, parce que les petits, eux, ne volent pas en V. Leur taille ne leur permet pas de créer l’effet d’aspiration désiré. En 2014, Portugal et coll. (Nature, 505 (7483), p. 399-402) concluent que les jeunes Ibis chauves (Geronticus eremita)  « saisissent les courants porteurs et optimisent leur énergie » (S. Tribot, Techniques de l’ingénieur, juin 2014). Pour profiter de l’effet d’aspiration, un ibis se place à une distance adéquate de celui qui le précède et synchronise le battement de ses ailes. Portugal s’est dit impressionné par le fait que chaque oiseau est conscient de sa position au sein du groupe (propos de Tribot). En 2015, toujours au sujet de ces jeunes ibis, Voelkl et ses coll. (PNAS, 112 (7), p. 2115-2120) observent que les membres de la formation changent de place très fréquemment. Le temps que chacun passe en position de tête est fortement corrélé à celui dont il a su profiter lui-même en étant derrière. Un ibis se tient à la tête du peloton moins d’une minute d’affilée et parfois même n’y reste que quelques secondes. En une heure, ces chercheurs ont noté que chacun avait changé de place avec son plus proche voisin… 57 fois. Ils concluent que chaque individu a investi un temps à peu près égal à la tête du V. Ils estiment que ces ibis se sont entraidés, sans tenir compte de leurs liens familiaux ou hiérarchiques au sein du groupe.

La migration sur de longues distances a un coût énergétique énorme pour l’oiseau. Elle entraîne une mortalité importante des migrants qui s’explique entre autres par des infections, la déshydratation ou la faim. Le vol en ligne ou en V réduit les besoins en énergie de façon significative. L’alternance à la tête du peloton semble se faire de façon équitable. Ainsi, chaque individu contribue au succès de la migration du groupe dont les membres collaborent et se coordonnent pour minimiser leurs efforts et maximiser leurs chances de survie.

En terminant, je vous laisse sur cette petite vidéo de la National Geographic TV sur la migration de la Bernache du Canada.