L’Oie du Nord

Par Pierre André, Les Branchu – SBM

Avec une photo de Maxime Aubert

Jean-Paul Riopelle (1923-2002) a peint des oies. Ce Montréalais de naissance les a côtoyées à sa résidence d’été de l’Isle-aux-Grues et à son atelier de l’Île-aux-Oies. Plusieurs de ses œuvres ont des titres évocateurs : Cap Tourmente, Sur l’étang, Les Oies… et L’Oie du Nord. L’artiste vivait au cœur d’une importante halte migratoire de la Grande Oie des neiges (Chen caerulescens atlantica).

Cette Oie hiverne dans les états côtiers des États-Unis, du New Jersey à la Caroline du Nord. Elle y séjourne généralement de décembre à février. Le déclencheur principal de la migration serait la température maximale journalière. Les imposants voiliers comptent souvent plus de 1000 individus qui sillonnent le ciel à une altitude moyenne de 600 à 900 m, parfois jusqu’à 3600 m.

La Grande Oie des neiges niche dans le Haut-Arctique canadien, la plus importante colonie ayant été observée sur l’Île Bylot (Figure ci-dessous tirée de SCF, 2015). C’est lors de ces déplacements dans le corridor migratoire de l’Atlantique que les oies s’arrêtent sur le fleuve St-Laurent. Elles arrivent début avril et y sont présentes durant environ 6 semaines, le temps de refaire le plein d’énergie.

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Historiquement, la Grande Oie des neiges s’arrêtait localement, sur environ 80 km entre Québec et St-Roch-des-Aulnaies. Dans les années 1970, Cap Tourmente et Montmagny étaient les destinations privilégiées des ornithologues friands de ces blanches étendues d’oiseaux migrateurs. Les oies s’alimentaient alors presqu’exclusivement de scirpes des marais intertidaux. Le changement des pratiques agricoles a grandement modifié leur comportement. Elles se nourrissent plus fréquemment des résidus de maïs et de céréales dans les champs. Elles fréquentent aussi le Lac St-Pierre, par exemple à Baie-du-Febvre, qui accueille à chaque printemps quelques centaines de milliers d’oies, et dans les  champs de St-Barthélémy où en arrêtent quelques dizaines de milliers. La halte migratoire s’étend maintenant sur plus de 400 km et inclut des affluents majeurs comme la rivière Richelieu. Le corridor de migration s’élargit s’étendant maintenant de l’est Ontarien jusqu’aux Maritimes. Cap-Tourmente et Montmagny sont toujours d’excellents endroits pour les observer, mais ils ne sont plus les seuls.

La population de Grande Oie des neiges a connu une croissance fulgurante en 100 ans. Au début des années 1900, les experts estimaient la population à quelque 3000 oies seulement. En 1965, ils l’évaluaient à 25 000 et, au cours de la dernière décennie, entre 700 000 et 1 000 000 (Figure ci-dessous tirée d’Anonyme 2013). La principale raison qui explique cette forte croissance des 50 dernières années est l’expansion du territoire agricole cultivé combiné à l’augmentation des rendements dus à l’usage des engrais azotés. Il faut aussi souligner l’aménagement de refuges pour protéger les oiseaux de la chasse et le changement climatique.

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Depuis environ 20 ans, la population a atteint un tel niveau que la Grande Oie des neiges est considérée comme une espèce surabondante. En 1998, le gouvernement fédéral adopte des mesures spéciales afin d’en contrôler les effectifs. Entre autres, il accroit le nombre de prises autorisées et met en place une chasse printanière de conservation. Il évalue que les dommages causés par les oies couvrent environ 7000 hectares de cultures de maïs et de céréales, et totalisent 1,6 million de dollars. Il estime qu’elles ravagent leurs aires de repos et endommagent les écosystèmes qui les supportent dont leurs propres sites de nidification dans l’Arctique. Avec ces mesures, les gestionnaires souhaitent stabiliser la population autour de 750 000 oies.

Au Québec et dans les communautés, la migration de la Grande Oie des neiges et de la Bernache du Canada génère des retombées économiques significatives. Au début des années 2000, ses effets directs sur l’économie étaient évalués à 16,5 millions de dollars. En comptant les effets indirects et induits, les retombées annuelles totales étaient estimées à 30,9 millions. À lui seul, le loisir d’observation contribuait à 61% de ce montant.

Évidemment, il n’y a pas que la valeur économique qui compte. Il est impossible de chiffrer le bonheur que l’on ressent à entendre les oies ou à les observer en grands nombres dans les champs et les marais. Ou le souvenir d’une arrivée nocturne à Cap-Tourmente au cœur de la période de la migration. Ou encore l’inspiration artistique que suscite ce phénomène chez les auteurs, les photographes et les peintres. Riopelle aura été l’un d’entre eux, à notre grand plaisir.

Sources

Anonyme (2013). L’Oie des neiges au Québec : Plan d’action 2013-2018. Document d’un atelier de travail regroupant les membres de la Table de concertation sur la gestion de la Grande Oie des neiges, Québec.

Baldassarre, G. (2013). Ducks, Geese, and Swans of North America. Johns Hopkins University Press, vol. 1, p. 131 et suiv.

Bélanger, L. et J. Lefebvre (2006). Plan de gestion intégrée et durable de la Grande Oie des neiges au Québec : Plan d’action 2005-2010. Service canadien de la faune, Environnement-Canada.

Service Canadien de la Faune (2015). Situation des populations d’oiseaux migrateurs considérés comme gibier au Canada. Environnement et Changement climatique Canada, rapport no 45, novembre 2015. Document complet.

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