Entendez-vous les Tchik-a-di-di

Par Pierre André, Les Branchu – SBM

Avec une photo de Maxime Aubert

Quelle chanteuse que la Mésange à tête noire (Poecile atricapillus). Ses fameux Tchik-a-di-di-di me rappellent une chanson d’Alys Robi (1923-2011). Comme la première star internationale du Québec, la Mésange dispose de tout un répertoire (voir à la fin de cet article). Les chants qui le composent constituent les bases d’un véritable langage qui permet aux individus d’échanger de l’information. En utilisant la variété dont elle dispose et en modulant les chants au gré de ses besoins, elle parvient à reconnaître ses congénères, maintenir les liens de groupes hivernaux, marquer son territoire, solidifier ses liens familiaux ainsi que signifier et localiser la présence d’un danger. Des recherches récentes apportent un éclairage nouveau sur la communication de la Mésange. Voyons ce qu’il en est.

Tchik-a-di

Extrait : http://www.xeno-canto.org/132414

Ce cri est sûrement le plus connu du répertoire de la Mésange à tête noire. Cependant, elle n’est pas la seule à le chanter car il est partagé par l’ensemble des sept espèces du genre Poecile.  Ce classique est utilisé durant toute l’année, mais de façon plus fréquente à l’automne et à l’hiver, de jour quand le soleil est à son zénith, vers midi (Avey et coll. 2008). Il renferme beaucoup plus d’information que ce que nous, humains, pouvons en saisir.

Qui y a-t-il dans ce cri qui permette à la Mésange à tête noire de reconnaître les individus de son espèce? D’abord la syntaxe, c’est-à-dire l’ordre dans lequel les composantes du cri sont émises. Ce chant se compose de quatre éléments distincts que l’on peut symboliser en A-B-C-D (Fig. ci-dessous tirée de Proppe et coll. 2010). Si un des éléments peut être décuplé ou absent, l’ordre de leur apparition doit être maintenu.

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Toute modification de cet ordre résulte en l’absence de réaction de la part des mésanges. Il en est de même pour les fréquences (en Hertz) dans l’étendue desquelles le chant est émis, ainsi que pour l’amplitude du chant (Charrier et Sturdy 2005). De plus, l’augmentation de la rythmicité par rapport à la normale accroit l’expression de comportements moteurs chez celle qui l’entend, alors que sa réduction ne suscite aucune réaction. Ainsi, si la seconde note du cri tarde anormalement à arriver, l’oiseau ne reconnaît pas l’individu qui l’émet comme étant de son espèce. Enfin, toutes les composantes du chant ne transportent pas la même information. La dernière syllabe, le –di, serait la plus importante dans la reconnaissance de l’appartenance spécifique (Bloomfield et ses coll. 2008). Il s’agit aussi de la note qui se disperse le plus loin dans l’environnement. Cette capacité de distinguer les chants est importante dans les régions où plus d’une espèce de Poecile se côtoient, par exemple quand les mésanges à tête noire (P. atricapillus et à tête brune (P. hudsonicus) partagent un même habitat.

Si les premières notes (ABC) servent surtout à la communication à courte distance, la dernière, le di, est celle qui se disperse le plus loin dans les forêts mixtes, habitat préféré de l’espèce (Proppe et coll. 2010).

Ce qui est encore plus remarquable, ce sont les modulations que peuvent prendre les Tchick-a-di-di en situation de crise (Schwarz 2005). Par exemple, lorsqu’un prédateur est dans les environs, une mésange peut signifier aux autres membres du groupe s’il est en vol ou stationnaire, et s’il s’agit d’un ennemi de petite ou de grande taille. Quand le prédateur est en vol, elle émet un siit très aigu. Quand il est posé, elle utilise plutôt un puissant Tchik-a-di-di en guise de signal d’alarme. À l’écoute du cri, les mésanges se rassemblent pour harceler et attaquer le prédateur. Et comment communiquent-elles la taille de l’attaquant? C’est dans la signature acoustique du cri que réside la réponse, des changements qui sont peu audibles ou même inaudibles à l’oreille humaine. Mais elles peuvent aussi augmenter le nombre de di, en en émettant 5, 10 ou même 15 d’affilée (Templeton et coll. 2005). Observez les mésanges près de chez vous. Si un chat s’approche d’elles, vous entendrez une séquence de di.

Fii-bii

Extrait : http://www.xeno-canto.org/217088

Cette mélodie sifflée sur deux notes, dont la seconde est un ton plus bas que la première, est plus fréquemment utilisée, durant l’hiver et au printemps. On l’entend presqu’exclusivement à l’aube (Avey et coll. 2008). C’est elle qui constitue le véritable chant de la Mésange à tête noire. Il est utilisé avec puissance lors des interactions territoriales et avec douceur lors du transfert de nourriture entre partenaires.

Depuis toujours, on estimait que seul le mâle chantait ce Fii-bii. Des chercheurs du laboratoire du professeur Chris Sturdy, du Département de psychologie de l’Université d’Alberta, ont récemment découvert que les femelles avaient des chants similaires à ceux des mâles (Hahn et coll. 2016; CBC News 2016).

Durant l’hiver, les mésanges se rassemblent en petits groupes de 6 à 10 individus au sein desquelles s’établit une hiérarchie autour du couple dominant. Un oiseau en domine un autre en chantant en même temps que lui. Et cette information est saisie par l’ensemble des membres du groupe qui lui reconnaîtra son rôle dominant. En fait, le groupe saisit l’ensemble des relations de dominances (Toth et coll. 2012).

Ce Fii-bii permet donc de définir ces rapports sociaux, de distinguer les membres d’un groupe de ceux d’un autre, de protéger leurs territoire d’alimentation et de reproduction. Il contribue aussi à l’appariement des couples.

L’amplitude constante et élevée du chant indique à la femelle qu’elle entend un mâle dominant (Hoeschele et coll. 2010). À son écoute, celle-ci vocalise plus et augmente ses comportements moteurs.

Quand un oiseau s’introduit et chante sur le territoire de reproduction d’un autre individu, ce dernier accélère la cadence de son chant, ce qui est souvent suffisant pour faire déguerpir l’intrus (Baker et call. 2012). Cependant, s’il persiste dans son intrusion, cette cadence accélérée se maintiendra jusqu’à l’attaque dont l’éminence sera toujours annoncée par des chants de gorge (gargles), des dii-dii-dii, émis juste avant l’opération. Pourquoi annoncer l’attaque? Si le défendeur parvient à convaincre l’intrus de quitter les lieux, l’un et l’autre évitent une agression qui pourrait les blesser ou même mener à la mort d’un des belligérants.

Bien que tous les Fii-bii nous semblent identiques, les mésanges perçoivent des différences selon l’origine géographique de l’oiseau qui chante. C’est comme si celles de l’Alberta, de la Colombie-Britannique et de l’Ontario avaient un accent que les résidentes de l’une ou l’autre de ces provinces peuvent discerner. La durée du chant serait discriminante, tout comme, selon toute vraisemblance, d’autres indicateurs acoustiques. Non seulement les mésanges distinguent-elles un chant qui n’est pas de leur origine géographique, elles pourraient également discerner le genre masculin ou féminin de l’émetteur. Ces chants ont des caractéristiques acoustiques différentes. Le glissando décroissant de la première note, le Fii, est plus grand chez la femelle.

Conclusion

Les chercheurs ont fait ces découvertes en utilisant des enregistrements sonores manipulés et retransmis dans des conditions naturelles, de semi-captivité ou en volière. Ils ont déchiffré les signatures acoustiques des mésanges qui ont répondu. Durant l’émission des enregistrements, ils ont noté le comportement des mésanges réceptrices. Ces nouvelles technologies et leur application selon de stricts protocoles de recherche et d’analyse leur permettront  assurément de mieux comprendre le monde des mésanges. Les chercheurs n’ont pas fini de nous étonner.

La Mésange à tête noire est fascinante. Soyons attentifs aux différents comportements associés à son chant et à ses cris. Entendez-vous les Tchik-a-di-di?

Répertoire des chants de la Mésange à tête noire

Selon Donal W. Stokes dans le tome 1 de Nos oiseaux. Tous les secrets de leur comportement, Éd. De l’Homme, 1989, p. 182 à 184. Ajusté à la lumière de l’information ci-haut présentée.

Fii-bii. Utilisé à l’année, mais surtout l’hiver et au printemps, principalement vers midi. Suite de deux notes sifflés et aigus, le premier étant d’un ton au-dessus du second. Puissant chant lors des querelles autour d’un territoire de reproduction, et plus en douceur lors du transfert de nourriture entre partenaires. Glissando plus grand chez la femelle sur le Fii. Caractéristiques acoustiques distinctes selon l’origine géographique de la population. Indicateur de situation hiérarchique dans le groupe. Fréquence accélérée en situation de conflit, accompagné d’un di-di-di juste avant une agression.

Tchik-a-di. L’accent est mis sur les deux premières syllabes. Utilisé à l’année, surtout à la fin de l’été et en hiver. Permet aux membres du groupe de demeurer à portée de voix et de se repérer. Utilisé pour signifier au groupe la présence d’un prédateur posé à proximité ainsi que sa taille.

Tsiit. Note douce, aigue et brève émise quand de la Mésange mange paisiblement. Fonction possible, s’assurer que les membres du groupe sont à portée de voix.

Di-di. Note répétée parfois longuement précédant toujours une action agressive comme une poursuite. Utilisé lors de querelles territoriales.

Tchibitchi. Cri rapide de trois notes avec l’accent mis sur la dernière. Utilisé en situations conflictuelles par un oiseau dominant. Marque une agressivité qui incite les autres à déguerpir.

Tsidilidiit. Cri prolongé à l’allure folklorique le plus utilisé en situations conflictuelles. Accent mis à la fin de la phrase. Émis lors d’escarmouches et de poursuites.

Siip-siip. Série rapide de notes brèves et aigues émises pour signifier au groupe qu’elle a repéré un danger, notamment un prédateur au vol. Incite à l’immobilisation ou à tout le moins à une grande vigilance.

Tchipi. Cri aigu et répété souvent accompagné de battements rapides des ailes. Utilisé lors du transfert de nourriture entre partenaires ou aux oisillons.

Sources

Avey, M.T. et coll. 2008. Seasonal and diurnal patterns of black-capped chickadee (Poecile atricapillus) vocal production. Behavioural Processes 77, 149–155.

Baker, T.M. et coll. 2012. Vocal signals predict attack during aggressive interactions in black-capped chickadees. Animal Behaviour 84, 965-974.

Bloomfield, L.L. et coll. 2008. All “chick-a-dee” calls are not created equally. Part II. Mechanisms for discrimination by sympatric and allopatric chickadees. Behavioural Processes 77, 87–99.

CBC News 2016. Alberta chickadees are singing different tunes, study shows. January 6 2016.

Charrier, I. et C.B. Sturdy 2005. Call-based species recognition in black-capped chickadees. Behavioural Processes 70, 271–281.

Hahn, A.H. et coll. 2016. Black-capped chickadees categorize songs based on features that vary geographically. Animal Behaviour 112, 93-104.

Hoeschele, M. et coll. 2010. Dominance signalled in an acoustic ornament. Animal Behaviour 79, 657–664.

Proppe, D.S. et coll. 2010. Acoustic transmission of the chick-a-dee call of the Black-capped Chickadee (Poecile atricapillus): Forest structure and note function. Can. J. Zool. 88, 788-794.

Schwarz, J. 2005. Chickadees’ alarm-calls carry information about size, threat of predator. University of Washington Today. June 23 2005.

Templeton, C.N. et coll. 2005. Allometry of alarm calls: Black-capped Chickadees encode information about predator size. Science 308, 1934-1937.

Toth, C. et coll. 2012. Evidence of multicontest eavesdropping in chickadees. Behavioral Ecology 23, 836-842.

Young, N. 2014. Who’s who? How chickadees figure out dominance hierarchies through song. Project FeederWatch April 23 2014.

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