Un harle dans la famille Branchu

Un caneton de harle couronné membre d’une famille de canard branchu? Mais diantre, qu’a-t-il bien pu se passer?

Texte de Pierre André.
Photos de Pierre André et Luc Laberge.
Témoignages: Bernard Dugas et Donald McCutcheon (incl. photo)

Le 5 juillet 2019, journée maussade sur le Sentier des étangs à Saint-Donat dans Lanaudière. Le ciel est couvert. La pluie tombe par intermittence. Beau temps pour les canards! Sur l’étang principal, des groupes familiaux d’Anatidés sillonnent l’eau calme. Une fuligule à collier plonge avec ses petits, tout comme la garrot à œil d’or. Les canes colvert arpentent les berges avec leur lot de canetons. Les canes branchu se promènent. Une n’a qu’un caneton, une autre en a huit. Un petit groupe familial attire notre attention (photo en rubrique). Quatre canetons suivent madame Branchu et, parmi eux, un intrus… un jeune harle couronné. Un plongeur parmi des barboteurs. Comment cela a-t-il bien pu arriver? L’hypothèse la plus probable: une femelle de harle couronnée a pondu un œuf – ou plusieurs – dans une cavité occupée par une femelle Branchu. Certains qualifie cette pratique de parasitisme.

Ce type de ponte, courant chez les Anatidés, survient de façon générale entre des femelles de la même espèce. Par exemple, les canes Branchu déposent souvent un ou plusieurs œufs (egg-dumping) dans la cavité occupée par une autre femelle. L’hôte se trouve donc à incuber un nombre plus élevé d’œufs, ce qui peut nuire au succès d’éclosion. Elle doit accorder les soins parentaux à tous ces canetons.

Femelle de Canard branchu. Le lot de petits pourrait être le résultat de la ponte d’une
ou de plusieurs autres femelles dans le nid de l’hôte.

Cependant, la contamination d’un nid d’une espèce hôte différente de celle qui parasite se fait plus rare parmi les oiseaux, bien qu’elle soit fréquente chez les Anatidés, notamment les arboricoles comme le canard branchu, le harle couronné et les garrots. Dans un article précédent, nous avons rapporté la contamination de couvées de branchus (voir L’étrange Canard branchu). En outre, nous rapportions, en citant la Bande à Branchus, qu’en 2010, 49 des 408 nichoirs occupés par des Branchu étaient contaminés. Autre exemple, dans un suivi de nichoirs au Dakota du Nord, des chercheurs ont constaté que le nombre de couvées mixtes (harle couronné et canard branchu) égalaient, pour l’année 1981, le nombre de couvées non contaminées de l’une et l’autre des espèces. Certes, cette situation est anecdotique, mais elle illustre bien que le harle couronné et le canard branchu se parasitent mutuellement (Baldassarre, p. 291).

Il est généralement admis que ce parasitisme facultatif est accidentel et il n’y a pas actuellement de preuve qu’il y ait là un avantage évolutif, que ce type de parasitisme soit le résultat du développement d’une stratégie de reproduction. Par ailleurs, certains chercheurs ont avancé l’hypothèse que ce comportement serait plus fréquent quand le nombre de cavités ou de nichoirs est déficient pour le nombre de couples en recherche d’un site de nidification. D’autres ont constaté que ces pontes parasites étaient plus fréquentes chez les espèces vivant en colonie. Quoiqu’il en soit, de nouvelles recherches sont nécessaires afin de statuer sur le caractère fortuit ou adaptatif de ce comportement.

Ainsi, les harles couronnés et les canards branchus présentent beaucoup d’affinités. Ces espèces arboricoles nichent dans des cavités similaires. Leurs périodes de reproduction et la durée d’incubation sont les mêmes. Les femelles attendent que presque tous les œufs soient pondus (à raison de 1 par jour) pour démarrer la couvaison. L’éclosion se fait sur un intervalle de temps court. Les femelles ne nourrissent pas leurs petits au nid, ceux-ci se jetant en bas des cavités dans les premières heures suivant leur émergence. Les femelles, qui partagent de mêmes habitats, assurent la protection des canetons et les amènent vers les lieux d’alimentation où les petits se nourrissent par eux-mêmes, principalement d’insectes et d’invertébrés benthiques durant leurs premières semaines de vie. Ces deux espèces ont une répartition géographique très semblable. Enfin, les canetons de Harle couronné semblent bien s’entendre avec ceux de Branchu, comme ont pu l’observer des intervenants du Wildlife Center of Virginia.

Soyons vigilants quand on examine de jeunes familles d’Anatidés. On peut toujours avoir des surprises! Et si vous vous demandez si le caneton harle barbotait? Hé bien… non, il plongeait.

« Je ne serais pas étonné que le phénomène soit beaucoup plus fréquent qu’on le croit. En prenant l’exemple de Lanaudière que je connais mieux, les zones géographiques où CABR, HACO et GAOO se retrouvent pour leurs nidifications sont principalement le Piedmont et le Plateau. Et comme ce sont souvent des régions moins fréquentées et souvent peu accessibles à l’ensemble des observateurs, il m’apparaît probable que la réalité de «couvées mixtes» soit peu connue ou documentée. En juin 2011, lors de relevés Atlas au sud de St-Alexis-des-Monts, au bord d’un petit lac sur le territoire de la Pourvoirie du lac Blanc, nous avons observé une femelle Branchue installée sur un nichoir qu’elle défendait bec et ongles pour empêcher une femelle Garrot à œil d’or d’y pénétrer. Cette dernière revenait sans cesse en criant (en fait les 2 femelles criaient à l’unisson). Leur manège a sûrement duré plus longtemps que nos 10 minutes d’observation (fallait quand même Atlasser ailleurs dans la parcelle) mais il apparaissait très évident que la GAOO avait déjà pondu au moins 1 fois dans ce nichoir pour manifester autant d’insistance à y pénétrer. Évidemment j’ignore quelle couvée croisée en est ressortie et je n’ai aucune photo de la bataille du nichoir. » – Bernard Dugas

« J’ai lu avec grand intérêt ton blog ayant moi-même été témoins du même phénomène le 13 juin 2007 : femelle branchu avec ses canetons dont un était un Harle couronné. C’était à l’Étang Stater à Irlande, à quelque 15 kilomètres de Thetford Mines. Nous installions une bonne vingtaine de nichoirs de Canards branchus dans ce grand marais. En vérifiant nos nichoirs chaque hiver pour connaître le succès de reproduction des canards, il est arrivé assez souvent que nous retrouvions un mélange d’œufs non éclos de Canard branchu et de Harle couronné. Bien sûr, j’étais fort content de trouver cette portée inusitée et d’avoir eu le temps de prendre cette photo révélatrice.» – Donald McCutcheon

Famille Branchu Avec un caneton de Harle couronné.
Juin 2007

Le saviez-vous…

Le parasitisme entre femelles d’une même espèce a été observé chez 236 espèces d’oiseaux, et on la retrouve chez 60% des Anatidés. (Soler, 2017, p. 2)

Un couple de canard branchu a déjà jeté en bas d’un nichoir les œufs de petit-duc maculé. La branchue les a remplacés par trois des siens. La femelle petit-duc les a couvés. Elle a tenté de nourrir « ses » petits durant 2 jours, jusqu’à ce que les canetons se précipitent en bas du nid. (Artuso, 2007)

L’espèce experte dans ces pontes parasites est le Fuligule à tête rouge. Si la majorité des canes d’Anatifés pondent chez 2 à 5 espèces hôtes de cette même famille, et exceptionnellement une de Rallidés (famille des râles, gallinules et foulques),  cette femelle fuligule pond dans les nids de 10 espèces différentes d’Anatidés, incluant trois espèces du genre Aythya (le sien), ainsi que chez deux espèces de Rallidés. (Mann, dans Soler, 2017, p.73)

Ce n’est pas parce qu’une couvée comprend un ou quelques œufs d’une autre espèce qu’il y a eu parasitisme. En effet, des chercheurs ont observé entre autres u nebernache du Canada roulant dans son nid les œufs d’une cane Pilet qui nichait prés d’elle, des œufs qu’elle incuba comme les siens. Il s’agit en quelque sorte d’un enlèvement. (Mann, dans Soler, 2017, p. 73)

Tous les canards qui parasitent des nids le font de façon facultative. Il ne s’agit pas d’un parasitisme obligatoire sans lequel la survie de leur espèce est menacée. Toutes sauf une, l’Hétéronette à tête noire (Heteronetta atricapilla). Seule espèce de son genre, l’Hétéronette vit en Amérique du Sud. La femelle doit pondre dans le nid des autres, comme le célèbre Vacher à tête brune. Elle pond de 1 à 2 œufs par nid qu’elle visite. Parmi ses hôtes, il y a entre autres des cygnes, des dendrocygnes, une nette, des canards et des espèces de Rallidés. (Mann, dans Soler, 2017, p. 63)

Référence

Baldassarre G. 2014. Ducks, geese and swans of North America. Revised and updated ed., A wildiife managment institute book, John Hopkins Univ.
Soler M. (éd.) 2017. Avian brood parasitism. Behaviour, ecology, evolution and coevolution. Springer.

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